Introduction. Fictions de l’eau : écopoétique bleue et hydro-(im)matérialité

Plan

Texte

Genèse du projet

Ce dixième numéro de Motifs prolonge les réflexions engagées lors des précédentes publications en interrogeant cette fois la notion d’« hydro-(im)matérialité ». Les articles qui y sont rassemblés sont issus de la journée d’étude éponyme qui s’est tenue le 21 février 2025, dans une dynamique de recherche collective et interdisciplinaire. Il s’agissait de proposer un espace de dialogue entre jeunes chercheur·euse·s en études anglophones, en arts et en sciences humaines, autour d’une thématique capable de faire émerger des lectures multiples et croisées. La journée d’étude est le fruit d’une collaboration étroite entre quatre doctorantes issues des laboratoires HCTI de l’Université de Bretagne Occidentale (Charlène COROLLEUR et Léna FERRIÉ) et du CRINI de Nantes Université (Léna KERVRAN et Valentine PORCILE). L’événement a reçu le soutien des Écoles doctorales Arts Lettres Langues de Bretagne et des Pays de La Loire. La journée a également été réalisée en partenariat avec le cycle de séminaires « Sea More Blue : approches transdisciplinaires des représentations et imaginaires des mers et des océans » de l’Université d’Angers ainsi qu’avec le projet ANR « HydroArts: Performing Water in the Arts » mené par Le Mans Université, deux initiatives scientifiques qui se positionnent au cœur des questions soulevées par la journée d’étude.

Nous remercions toutes les participantes de cette journée – exclusivement féminines, comme en écho de la notion d’hydro-féminisme forgée par Astrida Neimanis, située au centre des préoccupations scientifiques de l’événement – ainsi que toutes les enseignant·e·s-chercheur·euse·s et personnels ayant contribué à sa mise en place et à son succès.

Cette publication marque l’aboutissement de ce travail fructueux et s’inscrit dans les axes du projet scientifique 2022-2026 du laboratoire HCTI, en particulier « Imaginaires maritimes » et « L’Urgence dans le texte-image », qui interrogent les formes, fonctions et enjeux esthétiques des représentations liées à la mer et aux crises contemporaines. Les humanités bleues sont également centrales aux recherches du CRINI, et y donnent lieu à divers projets comme le séminaire WIP (Work In Progress) des doctorant·e·s et jeunes chercheur·e·s 2024-2025 qui portait entre autres sur cette thématique au sein d’un cycle intitulé « Humanités Environnementales », ainsi que la réalisation d’actions de médiation scientifique comme le dispositif VidéoLabo de Nantes Université réalisé en 2025, soutenu par l’Union Européenne dans le cadre du FEDER, et présentant les recherches en humanités bleues au CRINI1. L’articulation entre hydro-matérialité et immatérialité a permis d’ouvrir un espace de réflexion transdisciplinaire et inter-laboratoires, à la croisée des études littéraires, artistiques et philosophiques, sur la manière dont l’eau, qu’elle fasse office d’archive, de mémoire ou de fluide vital, engage à repenser nos représentations à la lumière des urgences écologiques actuelles.

La rencontre a pris pour point de départ une double problématique : d’une part, la crise planétaire de l’eau et les imaginaires qu’elle suscite dans nos cultures contemporaines ; d’autre part, les questionnements plus larges sur la matérialité et l’immatérialité, et sur la façon dont l’art, la littérature et la pensée rendent compte de cette articulation entre fluidité, matière et esprit. Il s’agissait également de réfléchir à la manière dont les représentations artistiques et culturelles saisissent l’eau comme matière en tension, tout en interrogeant le rôle que joue l’immatériel (spirituel, symbolique, technologique) dans notre rapport au monde. Les contributions réunies traitent de problématiques écologiques à forte résonance contemporaine dans les champs de l’écocritique et des études environnementales, en interrogeant les imaginaires littéraires et artistiques qui façonnent notre rapport à l’eau.

En réunissant ces perspectives, ce numéro souhaite rendre compte de la richesse des échanges interdisciplinaires qui animent les recherches doctorales actuelles, et témoigner de la fécondité d’un dialogue entre sciences humaines et arts autour d’une question cruciale pour notre époque : comment penser, à partir de l’eau, les liens mouvants entre matérialité et immatérialité ?

Présentation générale du numéro

L’écopoétique bleue, au sein du champ interdisciplinaire des humanités bleues, est l’écriture et l’étude des fictions de l’eau sous ses différentes formes et manifestations physiques : mers et océans, rivières et fleuves, glaciers, pluie, neige, gel, marais2. L’eau, dans les représentations humaines, est à la fois physique et intellectualisée, matérielle et immatérielle. Dans la théorie darwinienne de l’évolution, elle est le berceau des espèces vivantes et ayant vécu. Elle est aussi désormais inextricablement liée au changement climatique, à la pollution, à la montée, au réchauffement et à l’acidification des eaux, ainsi qu’aux créatures marines et terrestres en danger de disparition. Notre perception cognitive de l’eau oscille donc entre matière et concept, hydro-matérialité et hydro-immatérialité. Ce numéro propose de s’interroger sur les formes et manifestations de ces différentes facettes de l’(im)matérialité de l’eau dans la fiction, qu’elle relève du domaine de la création littéraire ou artistique.

L’eau fait partie intégrante de nos imaginaires depuis bien avant le début de la crise climatique. Il existe de multiples récits du Déluge, ce mythe originel de la re-création du monde et de la renaissance de l’humanité après la punition divine. L’arche de Noé occupe une place considérable dans l’environnementalisme moderne et dans la représentation collective du monde. Elle dépeint la scène d’un vaisseau errant dans un infini marin, avec à son bord quelques élus : seuls certains humains et certains non-humains pourront être sauvés et deviendront alors les représentants de leur propre espèce. Or, pour Malcolm Ferdinand3, ce mythe a pris une tournure plus politique et symbolique en ce que ce navire est le seul et unique salut face à la catastrophe ; il renvoie aux discours et aux actions afin de faire face au réchauffement climatique.

À l’heure de ce qui est appelé le « tournant océanique » (« the oceanic turn4 »), l’eau est devenue un outil méthodologique nous permettant de repenser notre rapport au monde5. Les notions de corps d’eau, ainsi que celles de fluidité et de porosité, sont de plus en plus présentes en climate fiction6. « Les profondeurs des océans portent l’archive moléculaire des ères géologiques les plus anciennes : l’eau retient nos secrets, même quand nous préférerions les oublier », écrit l’écoféministe Astrida Neimanis dans son article fondateur « Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau »7. L’espace marin est lieu de conscience collective de la violence du colonialisme, du patriarcat, du capitalisme. L’océan est perçu comme la dernière frontière à explorer et conquérir, à travers l’industrie offshore ou encore l’exploitation minière et destructrice en fonds marins.

Le concept de « kinship », c’est-à-dire de « parenté » ou d’« affinité », invitant à adopter une vision écocentrée des animaux humains et non-humains, est central dans le courant de pensée re-définissant notre rapport à l’océan que sont les humanités bleues et l’écopoétique bleue, comme le soulignent Fackler et Schultermandl8. Les théories des nouveaux matérialistes éclairent la réflexion autour de l’(im)matérialité des eaux : la matière est animée, pleine de vie et dotée d’une agentivité. Ainsi, « la matérialité se réfère toujours à quelque chose de plus qu’à la simple matière : elle renvoie à un excès, à une force, à la vitalité, la relationnalité, ou à la différence qui rend la matière active, auto-créatrice, productive et imprévisible9 ». Comme Jane Bennett le remarque, la matière est « vibrante10 ».

Dans sa Poétique en 335 avant J.-C., Aristote formule déjà l’idée que la fiction est une source de savoirs. La recherche en sciences cognitives a depuis montré qu’elle permet de nous représenter différemment le monde11, notamment par le biais des émotions et de l’affect12 grâce aux mécanismes d’identification aux personnages et de « narrative transportation13 ». « Penser avec l’eau » (« thinking with water14) » favorise peut-être des modifications de la structure narrative des récits et le déploiement de la métaphore océanique15 amenant à reconceptualiser le rapport aux eaux. On pourra donc se demander quelles sont les techniques stylistiques qui permettent à la fiction de devenir levier de compréhension, d’affect, ou de réaction. Un entre-deux, à mi-chemin entre matérialité et immatérialité, est peut-être envisageable par le prisme des nouveaux matérialismes, permettant de dépasser cette binarité entre matérialité et métaphore.

L’eau invite donc à une réflexion sur l’(im)matérialité et la corporéité. Elle est symptomatique des problèmes environnementaux et sociaux engendrés par le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme et l’anthropocentrisme. Les eaux sont polluées au sens moderne de souillure de l’eau, mais aussi au sens étymologique de souillure morale. Les fictions contemporaines qui prennent pour objet les milieux aquatiques nous invitent à repenser notre rapport à la vulnérabilité, en rendant sensible la fragilité physique et cognitive à laquelle nous exposons les écosystèmes d’eau et à laquelle nous sommes exposé·e·s. Dans une perspective hydroféministe, ces récits font du contact avec les hydromondes des espaces de métamorphose dans lesquels les narratrices et les artistes se réinventent en redéfinissant leur rapport au monde et à elles-mêmes. Se déploie ainsi une poétique matérielle et immatérielle de l’eau, où la fluidité, la perte et la disparition de l’eau engendrent une véritable éco-spectralité hydrique et une esthétique de la trace et du flux. Ces écritures, qui se situent entre matérialité et effacement, transforment l’eau en une matière artistique mouvante, propice à l’expérimentation formelle, visuelle ou sonore. En conciliant l’eau comme ressource utilitaire et comme espace de vie sacré, ces œuvres esquissent ainsi une écopoétique bleue, où la création devient lieu de résonance entre l’art, la nature et le vivant.

Présentation des contributions

Afin de rendre compte de la diversité de ces approches, le dossier est structuré en deux grandes parties thématiques. La première, intitulée « Écopoétique bleue, hydro-féminismes et hydro-enracinements : pour une pensée critique des imaginaires de l’eau », regroupe des études littéraires et culturelles centrées sur des récits où l’eau est vectrice d’enjeux politiques, identitaires et poétiques. La seconde partie, intitulée « Hydro-installations et pratiques de recherche-création bleues », est consacrée à des démarches artistiques et créatives où l’eau devient matière et sujet d’installations, de performances ou de créations visuelles, offrant un regard sensible et incarné sur l’élément liquide.

Dans la première section, quatre articles examinent comment la littérature et les arts visuels représentent l’eau en tant que catalyseur d’imaginaires critiques, qu’il s’agisse de réhabiliter des mythes anciens, de remettre en cause des normes de genre, ou d’explorer les affects liés aux environnements pollués.

Alejandra Acosta Mota ouvre le dossier avec une perspective écoféministe sur les figures mythologiques de la féminité aquatique. En s’intéressant à deux déesses de l’eau issues de traditions précoloniales hispaniques (Mari au Pays basque et María Lionza au Venezuela), elle montre que ces mythes proposent une relation sacrée à l’eau, conçue comme une entité à révérer plutôt qu’à exploiter. Son étude démontre comment, avant l’imposition des idéologies coloniales et patriarcales, l’imaginaire de la divinité féminine de l’eau véhiculait une vision non utilitariste de la nature. Réhabiliter ce legs mythologique permettrait, suggère-t-elle, de renforcer l’empathie contemporaine envers la préservation des ressources naturelles et d’offrir un contre-récit à l’exploitation effrénée de l’environnement.

Constance Pompié propose ensuite une lecture du roman The Electric Michelangelo de l’écrivaine contemporaine Sarah Hall sous l’angle d’une écopoétique bleue. Elle y décèle la construction d’un véritable imaginaire océanique : l’eau, omniprésente dans ce récit qui suit le parcours d’un artiste-tatoueur de l’Angleterre aux États-Unis, y joue le rôle de trait d’union entre les êtres et les mondes. Mobilisant les théories de l’hydroféminisme et du posthumanisme, Constance Pompié montre comment le roman utilise l’eau pour dissoudre les frontières trop rigides entre l’humain et le non-humain. Hybrides mi-humains mi-créatures marines, fluidité des identités, corps traversés par l’élément liquide, autant d’éléments qui, dans son analyse, illustrent une éthique de l’interrelation et la notion de « faire parenté » (« making kin ») chère à Donna Haraway. L’eau apparaît ainsi comme une substance commune qui relie les êtres et invite à repenser l’agentivité et la matérialité au-delà du dualisme nature/culture.

Béatrice Alonso aborde la fiction française contemporaine en étudiant le roman Le Chant de la rivière de Wendy Delorme. Sa contribution analyse comment ce texte élabore un récit éco-poétique queer, c’est-à-dire une narration engagée écologiquement tout en bousculant les normes de genre et de sexualité. Béatrice Alonso met en lumière plusieurs leviers poétiques du roman : une conscience collective de l’eau qui se développe à travers le chœur de voix du récit (polyphonie narrative), la réécriture de mythes hydriques (l’eau y est peuplée de références mythologiques revisitées), l’hybridité des identités et des corps, ainsi que des dynamiques de métamorphoses. En soulignant également l’intertextualité à l’œuvre, elle montre comment Delorme propose une vision de l’eau protéiforme, « in-forme » au double sens d’informe (qui échappe aux formes établies) et qui in-forme (qui donne forme au récit). L’eau devient ainsi le lieu d’une subversion créatrice, porteuse d’une critique sociale et d’une reconfiguration du lien entre intimité et environnement.

Benoîte Turcotte-Tremblay s’intéresse aux représentations de l’eau polluée et de la perte dans deux œuvres littéraires ultracontemporaines : Vivre en arsenic (2024) de Claire Dutrait et La Mer intérieure (2024) de Lucie Taïeb. Ces récits, qui mettent en scène des territoires contaminés par les résidus toxiques d’une mine (dans la vallée de l’Orbiel, en France, pour Dutrait) ou les séquelles d’une catastrophe écologique intime (chez Taïeb), offrent un terrain d’étude pour interroger ce que l’autrice nomme une poétique de la perte hydrique. Benoîte Turcotte-Tremblay analyse comment les métaphores de l’eau empoisonnée et les images de ruine environnementale servent à figurer le deuil – en l’occurrence, la perte de la mère – dans ces fictions. En mobilisant l’écocritique affective qui étudie les émotions face aux paysages détruits et les apports des nouveaux matérialismes, elle montre que les textes font ressentir concrètement les traces matérielles et affectives laissées sur les paysages et les communautés par l’exploitation minière. L’eau y devient à la fois vectrice de la mémoire et symptôme spectral d’une catastrophe écologique et personnelle. L’étude souligne ainsi le pouvoir de la fiction pour rendre sensible la contamination – à la fois chimique et affective – du milieu aqueux, et questionne en creux notre propre relation à ces héritages toxiques.

Les contributions de cette première partie explorent chacune à leur manière l’imaginaire de l’eau comme moteur de récits critiques. De la mythologie transatlantique aux romans post-apocalyptiques intimes, de l’océan-matrice d’identités nouvelles aux rivières empoisonnées qui portent le deuil, ces études dévoilent combien l’eau, matière vivante et symbole puissant, nourrit une réflexion sur la condition écologique contemporaine. Elles ouvrent ainsi la voie aux réflexions artistiques et plastiques de la seconde partie.

La seconde partie du dossier, « Hydro-installations et pratiques de recherche-création bleues » est consacrée aux arts visuels, installations et pratiques de création qui ont pour objet ou matériau l’eau. Trois articles et une contribution de recherche-création y proposent un éclairage esthétique et sensible : il s’agit d’interroger comment l’eau, dans des dispositifs artistiques variés, suscite de nouvelles expériences immersives et cognitives, au croisement de la réalité et de la fiction.

Athina Masoura ouvre cette section en adoptant une approche écopoétique des installations d’art contemporain centrées sur l’eau. À travers plusieurs exemples d’installations artistiques narratives et immersives, elle analyse comment l’eau peut devenir simultanément un sujet esthétique, philosophique et écologique. Son étude montre que ces œuvres plastiques oscillent entre réalité et fiction, entre présence concrète de l’élément (bassins, fluides, environnements sensoriels) et sa dimension symbolique ou absente, rejoignant ainsi les notions d’hydro-matérialité et d’hydro-immatérialité. En filigrane, Athina Masoura interroge la capacité de ces installations à produire un discours critique sur notre rapport à l’eau, tout en suscitant une expérience sensible directe chez le spectateur. S’appuyant notamment sur sa propre démarche d’artiste, elle présente l’installation ImMERsion : cette œuvre personnelle lui sert de cas d’étude pour illustrer comment une pratique artistique peut contribuer à la réflexion écopoétique, en plongeant le public dans un espace aquatique métaphorique propice à la contemplation et à la prise de conscience.

Angélique Mangeleer poursuit la réflexion sur les possibilités critiques et esthétiques offertes par l’installation artistique, en se focalisant sur l’œuvre Deep See Blue Surrounding You de l’artiste franco-britannique Laure Prouvost, une installation vidéo et environnementale, présentée au Pavillon français de la Biennale de Venise en 2019. Angélique Mangeleer propose une véritable immersion en paysage bleuté à travers l’analyse de cette œuvre foisonnante où l’eau et les éléments marins occupent une place centrale. Angélique Mangeleer éclaire notamment le rôle symbolique du poulpe, figure récurrente dans l’installation de Prouvost, qui émerge au milieu des résidus et rebuts de nos sociétés modernes. Le poulpe, organisme fluide aux multiples tentacules, y incarne à la fois la nature protéiforme de l’eau et l’intelligence non-humaine face au chaos des déchets humains. L’autrice montre que Deep See Blue Surrounding You ne se contente pas de proposer une réflexion écologiste mais délivre un message social et politique plus large, lié à notre époque instable et incertaine. En convoquant la notion de « modernité liquide » développée par le sociologue Zygmunt Bauman, l’analyse met en évidence comment l’installation reflète la dissolution des repères dans le monde contemporain et la nécessité de nouvelles formes de cohésion. Par son esthétique immersive et onirique, l’œuvre de Prouvost invite le public à une expérience sensorielle et réflexive sur la fluidité de notre modernité.

Chloé Persillet propose une contribution à la première personne, relevant de la recherche-création, où elle examine sa propre pratique de peintre face au motif de l’eau. Son article, « Avoir l’œil bleu : poïétique du paysage élémentaire à partir de l’élément liquide », adopte une approche poïétique – une réflexion sur le processus de création artistique lui-même – pour interroger le rôle de l’eau dans la composition picturale d’un paysage maritime. En s’appuyant sur un corpus d’esquisses et de toiles, dont certaines réalisées sur le motif, Chloé Persillet s’interroge sur les choix plastiques qu’implique la représentation de l’eau. Elle montre comment l’élément liquide, qu’il soit représenté sous forme marine, fluviale ou même atmosphérique (nuées, brumes, nuages), modèle le paysage et lui insuffle une dimension vivante. L’imaginaire visuel de l’eau qui en résulte oscille entre réalisme et onirisme : à travers ses toiles, l’artiste-chercheuse s’interroge sur ce que l’eau symbolise aujourd’hui dans notre imaginaire contemporain confronté à la crise écologique. Elle suggère qu’un paysage imprégné d’eau est, par essence, un paysage élémentaire, c’est-à-dire renvoyant aux éléments premiers et à une forme de reliance au vivant. Ce faisant, son texte souligne l’onirogénéité de l’eau, soit son pouvoir à engendrer du rêve et de la contemplation esthétique, pouvoir plus que jamais précieux pour rappeler, malgré les dégradations en cours, la beauté du monde et la nécessité d’y être sensible.

Ambre Charpagne, enfin, clôt le numéro avec une contribution au format hybride, entre restitution volontairement fragmentaire et prolongement réflexif de sa conférence-performée présentée lors de la journée d’étude et intitulée L’Écume éclairée. Artiste plasticienne et chercheuse en humanités environnementales, Ambre Charpagne présente le fruit d’un séjour d’étude sur l’île d’Yeu, durant lequel elle a conjugué démarche scientifique et expression artistique. L’Écume éclairée prend la forme d’un récit de science-fiction narratif et visuel : par la voix et le regard d’une scientifique du futur, l’artiste propose une immersion fictive dans un monde où l’eau, bien que menacée ou transformée, demeure un enjeu vital et poétique. Le texte performé entraîne le public dans les réflexions intimes de cette chercheuse imaginaire, confrontée à des problématiques hydriques qui trouvent un écho dans nos préoccupations contemporaines. Par le biais de projections d’images et d’éléments de mise en scène, Ambre Charpagne crée un pont entre le réel et l’imaginaire qui rencontre les thèmes de l’hydro-spectralité et de la mémoire de l’eau évoqués au fil du présent numéro. L’écrit présenté ici permet de revenir sur la genèse de cette œuvre et sur la démarche transdisciplinaire de l’artiste, à la croisée de l’art et de la science. Cette contribution expérimentale illustre parfaitement les préoccupations de la seconde partie du numéro ; elle propose une approche sensible, incarnée et novatrice des fictions de l’eau, où le médium artistique lui-même devient moyen d’investigation écologique.

Remerciements

En premier lieu, nous souhaitons remercier les contributrices – avec lesquelles nos affinités de recherche ont pu trouver un nouvel écho – pour leur engagement au fil des différentes étapes de cette aventure scientifique, lors des échanges de la journée d’étude jusque dans leur prolongement matérialisé par ce numéro Motifs.

Nous adressons nos remerciements les plus chaleureux à l’ensemble des enseignant·e·s-chercheur·euse·s qui ont accepté d’expertiser les contributions et dont les lectures soigneuses et pointues ont permis au présent numéro de prendre forme : Leslie DE BONT, Christelle CENTI, Catherine CONAN, Isabelle DURAND, Gwenthalyn ENGÉLIBERT, Anne-Laure FORTIN-TOURNÈS, Rocío GONZÁLEZ NARANJO, Thibault HONORÉ, Camille MANFREDI, Mélanie PAPIN, Sonia DE PUINEUF, Anna STREET, Patricia VICTORIN et Emilie WALEZAK.

Nous remercions dans un même mouvement les membres du comité scientifique de la Journée d’étude pour leurs précieux conseils au fil des étapes de sa conception : Camille MANFREDI, Bénédicte MEILLON, Emilie WALEZAK, Christelle CENTI et William PILLOT.

Nous tenons également à remercier vivement Alain KERHERVÉ et Mariannick GUENNEC, rédacteurs en chef de la revue Motifs pour leurs conseils avisés et le temps consacré aux finitions du présent numéro. Nous adressons nos remerciements chaleureux à Emmanuelle BOURGE pour son soutien précieux et sa disponibilité hors pair au fil des différentes étapes de ce projet. Nous remercions aussi Yves GUYOMARD pour la conception de l’affiche qui synthétise l’essence des thématiques explorées. Nous adressons également nos remerciements les plus sincères à Karine DURIN, directrice du CRINI, pour ses conseils, à Dampi SOMOKO et Anne-Marie NOEL pour leur contribution à l’encadrement administratif et financier de la journée d’étude, ainsi qu’à Arnaud FOUGERES pour sa grande disponibilité et son accompagnement informatique de qualité pour la mise en place de cette journée d’étude hybride.

Il nous tenait à cœur, enfin, de remercier Camille MANFREDI en tant que directrice de l’unité de recherche HCTI pour l’aide et l’accompagnement prodigués tout au long du processus scientifique et organisationnel, ainsi que pour la grande liberté et la confiance conférées aux doctorantes à l’initiative du présent projet – et de manière plus large aux doctorant·e·s du laboratoire – dans le choix des thématiques centrales au projet.

1 Nantes Université et Passé sauvage, « Sapiens et la mer : 300 000 ans de dépendance ? », Youtube, 26 octobre 2025, 19 min 05 s, https://www.youtube.

2 Steve Mentz, An Introduction to the Blue Humanities, New York, Routledge, 2023, p. 1.

3 Malcolm Ferdinand, Une Écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019.

4 Elizabeth DeLoughrey, « Submarine futures of the Anthropocene », Comparative Literature vol. 69, n° 1, 2017, pp. 32-44.

5 Bonnie Bailey-Charteris, The Hydrocene: Eco-aesthetics in the Age of Water, Londres, Taylor & Francis, 2024.

6 En voici quelques exemples : Our Wives Under the Sea (2022), Julia Armfield ; Salt Slow (2019), Julia Armfield ; Private Rites (2024), Julia

7 Astrida Neimanis, « Hydrofeminism : Or, On Becoming a Body of Water », in Henriette Gunkel, Chrysanthi Nigianni et Fanny Söderbäck (dir.), Undutiful

8 Katharina Fackler et Silvia Schultermandl, « Kinship as Critical Idiom in Oceanic Studies », Atlantic Studies, vol. 20, n° 2, 2023, pp. 195-225.

9 Diana Coole et Samantha Frost (dir.), New Materialisms. Ontology, Agency, and Politics, Durham et Londres, Duke University Press. 2010, p. 9 : « For

10 Jane Bennett, Vibrant Matter: A Political Ecology of Things,Durham et Londres, Duke University Press, 2010.

11 Julia B. Corbett et Brett Clark « The Arts and Humanities in Climate Change Engagement », in Hans von Storch (dir.), Oxford Research Encyclopedia

12 Keith Oatley, « Emotions and the Story Worlds of Fiction », in Melanie C. Green, Jeffrey J. Strange et Timothy C. Brock (dir.), Narrative impact:

13 L’expérience d’immersion intense dans le monde de la fiction. Melanie C. Green et Timothy C. Brock, « The Role of Transportation in the

14 Dont parle Astrida Neimanis, entre autres.

15 L’on pense notamment à l’injonction « The sea is not a metaphor », Hester Blum « The Prospect of Oceanic Studies », PMLA/Publications of the Modern

Notes

1 Nantes Université et Passé sauvage, « Sapiens et la mer : 300 000 ans de dépendance ? », Youtube, 26 octobre 2025, 19 min 05 s, https://www.youtube.com/watch?v=pY_gGdzA_Oc, consulté le 6 novembre 2025.

2 Steve Mentz, An Introduction to the Blue Humanities, New York, Routledge, 2023, p. 1.

3 Malcolm Ferdinand, Une Écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019.

4 Elizabeth DeLoughrey, « Submarine futures of the Anthropocene », Comparative Literature vol. 69, n° 1, 2017, pp. 32-44.

5 Bonnie Bailey-Charteris, The Hydrocene: Eco-aesthetics in the Age of Water, Londres, Taylor & Francis, 2024.

6 En voici quelques exemples : Our Wives Under the Sea (2022), Julia Armfield ; Salt Slow (2019), Julia Armfield ; Private Rites (2024), Julia Armfield ; Summerwater (2020), Sarah Moss ; The Sing of the Shore (2018), Lucy Wood ; Diving Belles (2012), Lucy Wood.

7 Astrida Neimanis, « Hydrofeminism : Or, On Becoming a Body of Water », in Henriette Gunkel, Chrysanthi Nigianni et Fanny Söderbäck (dir.), Undutiful daughters: Mobilizing Future Concepts, Bodies and Subjectivities in Feminist Thought and Practice, New York, Palgrave Macmillan, 2012, pp. 96-115.

8 Katharina Fackler et Silvia Schultermandl, « Kinship as Critical Idiom in Oceanic Studies », Atlantic Studies, vol. 20, n° 2, 2023, pp. 195-225.

9 Diana Coole et Samantha Frost (dir.), New Materialisms. Ontology, Agency, and Politics, Durham et Londres, Duke University Press. 2010, p. 9 : « For materiality is always something more than “mere” matter : an excess, force, vitality, relationality, or difference that renders matter active, self-creative, productive, unpredictable. »

10 Jane Bennett, Vibrant Matter: A Political Ecology of Things, Durham et Londres, Duke University Press, 2010.

11 Julia B. Corbett et Brett Clark « The Arts and Humanities in Climate Change Engagement », in Hans von Storch (dir.), Oxford Research Encyclopedia of Climate Science, Oxford, Oxford University Press, 2017.

12 Keith Oatley, « Emotions and the Story Worlds of Fiction », in Melanie C. Green, Jeffrey J. Strange et Timothy C. Brock (dir.), Narrative impact: Social and Cognitive Foundations, Mahwah, New Jersey, Lawrence Erlbaum Associates, 2002, pp. 39-69.

13 L’expérience d’immersion intense dans le monde de la fiction. Melanie C. Green et Timothy C. Brock, « The Role of Transportation in the Persuasiveness of Public Narratives », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 79, n° 5, 2000, p. 701.

14 Dont parle Astrida Neimanis, entre autres.

15 L’on pense notamment à l’injonction « The sea is not a metaphor », Hester Blum « The Prospect of Oceanic Studies », PMLA/Publications of the Modern Language Association of America, vol. 125, n° 3, 2010, pp. 670-677.

Citer cet article

Référence électronique

Charlène Corolleur, Léna Ferrié et Léna Kervran, « Introduction. Fictions de l’eau : écopoétique bleue et hydro-(im)matérialité », Motifs [En ligne], 10 | 2025, mis en ligne le 24 décembre 2025, consulté le 07 janvier 2026. URL : https://motifs.pergola-publications.fr/index.php?id=1499 ; DOI : https://dx.doi.org/10.56078/motifs.1499

Auteurs

Charlène Corolleur

Charlène COROLLEUR est doctorante en études anglophones, en quatrième année, sous la co-direction de Camille MANFREDI et Anne LE GUELLEC-MINEL. Sa thèse s’intitule : « Décolonisation des genres et (re)constructions des identités dans la poésie connectée et militante d’Ellen Van Neerven, Jazz Money et Evelyn Araluen ». Elle est professeure agrégée d’anglais au lycée Charles de Foucauld, à Brest et intervenante extérieure au département d’Anglais LLCER de l’Université de Bretagne Occidentale de Brest.

Léna Ferrié

Léna FERRIÉ est agrégée d’anglais, doctorante contractuelle en troisième année sous la direction de Camille MANFREDI, au sein du laboratoire HCTI. Sa thèse, intitulée « Représenter, figurer les paysages (post-)pétroculturels britanniques et américains : temporalités et matérialités de l’urgence », s’intéresse aux représentations photographiques et intermédiales ainsi qu’à l’esthétisation de l’extraction et des infrastructures énergétiques. Elle est l’autrice d’un article à paraître à l’hiver 2025 dans la Revue électronique d’études sur le monde anglophone – E-rea intitulé « “Ask the Sea” : Marine Poetics and Industrial Forces in Peter Iain Campbell’s North Sea Photography ». Elle est également membre du groupe de recherche international sur les Pétrocultures.

Léna Kervran

Léna KERVRAN est agrégée d’anglais, doctorante contractuelle en troisième année sous la direction d’Emilie WALEZAK (Nantes Université, France) et de Wojciech Małecki (University of Wrocław, Pologne), au CRINI de Nantes Université. Sa thèse s’intitule « Réception de la fiction bleue : approche d'écocritique empirique sur la nouvelle anglophone contemporaine ». Grâce à des études empiriques à l’interface entre études littéraires et sciences cognitives, elle évalue l’impact émotionnel et cognitif, ainsi que le potentiel mobilisateur, de ces nouvelles qui traitent du changement climatique et de la pollution sur les écosystèmes aquatiques. Elle est l’autrice d’un article intitulé « Sick waters, hybrid bodies, ghosts of pollution: the ecogothic blue short story » qui paraîtra prochainement dans un numéro spécial sur la nouvelle anglophone bleue dans le Journal of the Short Story in English. Elle est membre du groupe de travail Sciences-Arts-Mers (SIAM) au sein du GDR OMER/CNRS.

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