Immersion en paysage bleuté avec Deep See Blue Surrounding You de Laure Prouvost et sa figure du poulpe penseur

Résumés

À l’occasion de la 58e Biennale de Venise, Laure Prouvost a présenté son exposition multi-médiums Deep See Blue Surrounding You dans laquelle elle fait vivre au public une expérience immersive, entre réalité et fiction. Entrer dans cette exposition, c’est faire un fabuleux voyage aquatique et sensoriel, qui nous fera passer par un troublant rivage de bord de mer avant de plonger dans une salle obscure et abyssale. Le récit qui nous est conté par Laure Prouvost à travers les objets, les images, les sculptures d’animaux et sa voix interpelle sur l’état actuel de nos océans. L’invitation que nous propose l’artiste nous amènera à découvrir le film d’un voyage, le point central de l’exposition, dans lequel les personnages explorent spirituellement et physiquement leur environnement, et agissent tels les tentacules d’un poulpe. La figure du poulpe, déjà maintes et maintes fois narrée dans les œuvres picturales, littéraires et cinématographiques (Hokusai, Verne, Hugo, Tolkien), se retrouve dans les œuvres de Prouvost sous un point de vue inédit. Selon elle, l’intelligence tactile du poulpe en fait un exemple philosophique à suivre car il fait preuve d’une sensibilité accrue avec tout ce qui l’entoure. En tant qu’animal flexible et changeant, le poulpe porte en lui les caractéristiques de notre monde contemporain.

At the 58th Venice Biennale, Laure Prouvost presented her multi-media exhibition Deep See Blue Surrounding You, in which she offers the public an immersive experience that blurs the lines between reality and fiction. Entering this exhibition is like embarking on a fabulous aquatic and sensory journey, taking us past an unsettling seaside shore before plunging into a dark, abyssal room. The story told by Laure Prouvost through objects, images, animal sculptures and her voice raises questions about the current state of our oceans. The artist invites us to discover a film of a journey, the central focus of the exhibition, in which the characters explore their environment spiritually and physically, acting like the tentacles of an octopus. The figure of the octopus, already depicted countless times in pictorial, literary and cinematographic works (Hokusai, Verne, Hugo, Tolkien), is found in Prouvost’s works from a new perspective. According to her, the octopus’s tactile intelligence makes it a philosophical example to follow, as it demonstrates heightened sensitivity to everything around it. As a flexible and changeable animal, the octopus embodies the characteristics of our contemporary world.

Index

Mots-clés

poulpe, art contemporain, installation, immersion, bleu

Keywords

octopus, contemporary art, installation, immersion, blue

Plan

Texte

Deep See Blue Surrounding You (Vois Ce Bleu Profond Te Fondre) a été présentée à la 58e Biennale de Venise qui eut lieu du 11 mai au 24 novembre 2019, sous le commissariat de Martha Kirszenbaum. L’exposition in situ et multi-médiums prend tout le pavillon et se compose de plusieurs installations consécutives : une première salle représentant un rivage dévasté par la pollution, une seconde salle plongée dans la pénombre avec une projection vidéo et une troisième salle avec une grande tapisserie accrochée au mur. À travers cette exposition, Laure Prouvost nous propose un voyage aquatique dans lequel le public est incité à réfléchir à son rapport à l’environnement à partir de rebuts d’objets ordinaires, d’animaux réalisés en verre soufflé et d’un film très énigmatique. Afin d'analyser cette installation et d'établir des liens entre chacun de ses éléments, nous retracerons ensemble le parcours de l’exposition comme si nous y étions. Nul besoin d’apporter son maillot de bain, l’artiste ruse de stratégies plastiques pour nous immerger dans une mer aride, et par la même occasion, met en évidence la situation actuelle de nos océans. En arpentant les différentes salles, nous apercevons que des éléments se font écho entre l’installation, la vidéo et la tapisserie : le thème maritime, le voyage, les oiseaux, les vêtements ainsi que la pieuvre. En effet, le motif du poulpe (ou la pieuvre qui désigne le même animal) que nous retrouvons dans une version joueuse sur le rivage et mystérieuse dans la vidéo semble être une figure incontournable de l’exposition. Il s’agira aussi d’identifier la place et le rôle que prend la figure du poulpe dans l’exposition, et plus globalement dans la pratique de Laure Prouvost. Motif récurrent dans ses œuvres, Prouvost tente de renouveler la figure du poulpe à revers des mythologies qui la décrivent comme une créature malfaisante et fantastique, en la présentant comme une sorte de guide spirituel, un poulpe penseur.

Qui est Laure Prouvost ?

Laure Prouvost est une artiste plasticienne française travaillant en Belgique, reconnue pour son travail de vidéo et d’installation immersives. En 2013, elle remporte le prestigieux prix Turner, une première pour une artiste française, pour son œuvre Wantee, une installation vidéo dans laquelle elle archive l’épopée fictive de son grand-père, bien décidé à creuser un tunnel souterrain pour rejoindre l’Afrique. La vidéo est accompagnée d’une table nappée entourée de huit chaises et recouverte de poteries et de vaisselles fait-main, éléments que nous retrouvons dans la vidéo, traduisant son goût pour le récit et la mise en scène du réel. Le Palais de Tokyo lui consacre une exposition monographique « Ring, Sing and Drink for Trespassing » en 2018 et un an plus tard, elle représente le pavillon français à la 58e Biennale de Venise avec son exposition immersive Deep See Blue Surrounding You.

Entrer dans ce bleu profond pour se fondre

En se dirigeant vers le pavillon français de la Biennale, le spectateur est invité à venir s’infiltrer dans l’exposition en passant, non pas par la porte d’entrée habituelle du pavillon, mais par la porte de derrière beaucoup plus petite. Nous entrons alors en descendant dans une sorte de sous-sol sans lumière, puis remontons à la surface par un petit escalier qui nous conduit dans la lumière. Nous sommes désormais sur la plage, une plage avec peu de sable et sans paysage. Nous marchons sur de la résine époxy bleu pâle presque uniforme recouvrant 70 m² de sol qui imite une eau paradisiaque et cristalline qui se heurte aux murs immaculés. Nombre d’objets ont été dispersés et englués dans cette eau figée : des chaussures, des bouteilles en plastique, du papier, des filets de pêche, des coquilles d’œufs, des téléphones et tablettes portables, de la salade, et autres petits objets égarés. Ce ne sont pas seulement des détritus : la nature est présente, mais elle est morte. Les os de seiche côtoient des algues et des branches sèches, des méduses bizarres, des poissons échoués et un pigeon fumeur. Un ramassis de déchets comme il en existe déjà sur nos littoraux. En y prêtant attention, nous découvrons que les animaux morts ont été en réalité modelés en verre soufflé et en résine. Le seul animal qui paraît vivant est un poulpe rose translucide. Que veut-il nous dire avec son regard étonné ?

Cette marée basse artificielle nous fait osciller entre étonnement et désolation. Les reflux ont rejeté tout ce qui nous reste de notre humanité : des appareils obsolètes et une nature en perdition. La fausse tête humaine décapitée posée sur cette mer faussement liquide en reste pantoise. En écho à ses anciennes œuvres (notamment ses déclinaisons de We Will Feed You, des fontaines de seins), une paire de seins en verre soufflé rose s’ajoute au reste, comme en signature de l’artiste. Cette première grande partie de l’exposition semble nous rappeler nos habitudes de consommation, la pollution qui en découle et notre négligence quant au sort des océans. Cependant, cette partie n’est qu’un avant-goût de l’aventure que nous propose Laure Prouvost. Après avoir divagué sur cette plage paralysée, il faut s’élancer dans la mer pour y plonger totalement.

Dans l’émission Boomerang de la radio France Inter, l’artiste répond à Augustin Trapenard en décrivant son exposition comme « un grand voyage1 ». Les objets figurant dans cette première installation sont utilisés pour introduire le reste de l’exposition, une vidéo de 25 minutes de ce voyage, et prolonger la narration, comme à la fois preuves du séjour et avertissement.

Après avoir connu la clarté de la plage, nous entrons dans les profondeurs de la mer en passant à travers une série de rideaux gris. Du sable recouvre partiellement le sol (fig. 1). La pénombre s’avère dense, mais la lumière d’une projection vidéo vient happer notre regard. Le lieu de la vidéo a été conçu comme une grotte aux parois rocheuses (réalisées en béton) qui viennent emprisonner des chaises de jardin et des sièges de voiture tournés vers la projection tels des fauteuils de cinéma. « Waiting for your siege » est gravé juste en dessous des sièges. Le film attendait son public, Prouvost nous murmure en anglais « ils arrivent, ils arrivent ! […] Nous avons apporté quelques coussins pour vous », comme pour nous inviter à rester le plus longtemps possible pour comprendre la vidéo et à notre tour, nous poser des questions sur le sens de ce voyage et les liens avec cet environnement maritime.

Fig. 1 : Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre. Pavillon français à la 58e Biennale d’art de Venise, 2019, © Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Fig. 1 : Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre. Pavillon français à la 58e Biennale d’art de Venise, 2019, © Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

La vidéo d’un voyage

La vidéo projetée du voyage s’appelle They Parlaient Idéale. Elle est très énigmatique : les plans sont très courts, très rapides, on ne capte seulement que des phrases, des émotions, des morceaux de paysage. Nous comprenons que les protagonistes parcourent un long trajet à pied, en train, en voiture et même à cheval. Les paysages défilent encore, entrecoupés de visages, de gros plans sur une pieuvre, de fleurs, un sein et des poissons qui mangent des framboises. Le film présenté témoigne de leur traversée de la France, de Nanterre à Roubaix, en passant par Paris et le Palais du Facteur Cheval, qui rappelle étrangement les parois de la grotte. Ces protagonistes aboutissent tout dans le Sud de la France, face à la mer, comme si elle était un barrage insurmontable. Le voyage se termine à Venise, où une gondole les embarque jusqu’au pavillon de la Biennale.

Les personnages sont interprétés par une douzaine de comédiens, chanteurs, musiciens, instituteurs, danseurs, qui apprennent à se connaître. Ils visitent des villes, des cafés, les terrils du Nord, des plages, se promènent et jouent avec ce qu’ils trouvent à proximité. Ils passent finalement par Marseille pour s’arrêter regarder la mer Méditerranée et se posent des questions sur ce qu’elle représente : les vacances, le voyage, la tranquillité, mais aussi pour certains l’immigration, l’espoir et la désillusion. Un des personnages se demande alors : « Tu crois que l’écume, ce sont nos âmes ? », comme si leurs corps ne faisaient plus qu’un avec l’environnement. Ils arrivent finalement à Venise où se déroule la Biennale et entrent à leur tour dans l’espace d’exposition. Les personnages se mettent à danser, à manipuler les objets qu’ils ont glanés pendant leur voyage, à se pendre à un trapèze, en portant des masques de papier.

Le cœur de Deep See Blue Surrounding You est ce court-métrage, le [mac], Musée d’art contemporain de Marseille, a d’ailleurs exposé They Parlaient Idéale sans les autres installations de l’exposition du 17 mai 2025 au 11 janvier 2026. Deep See Blue Surrounding You a été également présentée aux Abattoirs de Toulouse et au Musée Lam de Lille en 2020. Le dispositif varie légèrement mais nous y retrouvons une salle de projection sombre pour la vidéo et les objets de la vidéo disséminés dans un simulacre de marée basse.

Dans les différentes versions de cette exposition, nous pouvons retrouver des objets phares des rencontres entre personnages et inconnus de la vidéo (la table du magicien, le trapèze, la selle de cheval posée sur un faux rocher, les vêtements des personnages) avec lesquels des performeurs viennent interagir, pour rendre à ces objets délaissés leur utilité et leur dynamisme. Dans l'exposition de Venise, un duo de tourterelles est enfermé dans une cage (libérées sur et pour les photos) comme une référence directe au magicien rencontré au cours du voyage. Ces tourterelles blanches évoquent les oiseaux blancs du bord de mer, les albatros, mouettes et autres goélands.

Dans la vidéo, nous voyons un personnage entourer un autre avec une tapisserie. Il s’agit d’une grande tapisserie d’une dizaine de mètres de long cousue par la grand-mère de l’artiste (selon ses dires) qui retrace les étapes du voyage, à l’instar des tapisseries médiévales. On y voit en noir et blanc avec quelques tons bleus et bruns les visages des acteurs, les tours de Nanterre, le magicien, les danseurs ainsi que des banderoles blanches sur lesquelles sont écrites des expressions imagées traduites en français et en anglais. L’artiste y a greffé des éléments tirés de la mer : des algues, des filets de pêche, du grillage, et des branchages. Dans une tentative de déstabilisation, Prouvost nous déclare que cette tapisserie a été repêchée à Venise, pour faire fondre encore plus la limite entre fiction et réalité2.

Immersion solide, liquide et sensorielle

Le titre Deep See Blue Surrounding You (en français : Vois ce bleu profond te fondre) nous incite à une immersion totale dans le bleu le plus profond, une sorte de noyade maîtrisée qui nous permettrait de mieux nous connaître. Tout l’espace de l’exposition est irrigué de teintes bleutées, du plus clair avec le sol en époxy au plus foncé avec les lueurs de la grotte abyssale.

Dans les différentes versions de cette exposition, nous retrouvons l’eau dans tous ses états. L’eau est solide, immuable lorsque nous arrivons sur le rivage dans cette pièce au sol bleuté très clair et vif, qui correspondrait plutôt à la banquise d’eau chlorée d’une piscine qu’à un véritable bord de mer. Nous marchons sur cette eau figée sans se mouiller, comme sur le matelas à eau éclairé de Leandro Erlich (Eau molle, 2003), qui nous donne l’illusion de marcher sur une eau molle. L’eau est liquide grâce à la présence de fontaines en faux granit où des poissons la recrachent en continu. L’eau est enfin gazeuse avec des nuages de vapeur qui se sont formés à quelques endroits.

L’eau se présente aussi comme visuelle et sonore dans la vidéo du voyage. La caméra filme la mer de loin, de près, ou bien s’immerge complètement. Dans la vidéo, un homme debout au-dessus d’un immeuble saute pour s’envoler comme un oiseau, mais Prouvost nous souffle en voix off qu’il flotte désormais dans la mer profonde (« floating here in the deep sea3 »). Alors le bruit d’un appareil de plongée sous-marine se fait entendre, nous immergeant à notre tour dans les profondeurs. Puis, la chanteuse Lafawndah commence à chanter « I will drown you to the deep where you never dreamed to sleep4 » (je vais te noyer dans les profondeurs, là où l’on n’a jamais rêvé de dormir). À la fin de la vidéo, les personnages débarquent en gondole à Venise, ville entourée et traversée de fleuves et de canaux.

L’atmosphère créée dans cette installation rend aussi l’eau sensorielle dans la salle de la vidéo qui nous plonge dans une lumière bleutée et dont l’obscurité et les parois rocheuses rappellent celles des abysses. Nous sommes dans l’ordre de la sensation, dans une immersion totale, bleue, tactile, audio, visuelle, tantôt claire et tantôt sombre. Ce même effet sensoriel se retrouve dans les atmosphères immersives des installations colorées d’Olafur Eliasson, en particulier 360° room for all colours (2002), un espace circulaire baigné de couleur grâce à un panneau lumineux parcourant le mur, ou encore Your atmospheric colour Atlas (2008), une pièce fermée remplie de brume colorée dans laquelle le public entre entièrement.

The Swimming Pool (1999) de Leandro Erlich se rapproche de la mer « sans eau » de l’installation de Prouvost. Il s’agit d’une fausse piscine in situ exposée pour la première fois à Kanazawa au Japon en 2001 au Musée d’Art Contemporain du xxie siècle. Le public est invité, non pas à piquer une tête dans la piscine, mais à entrer en dessous du dispositif, c’est-à-dire au fond de la piscine. Une couche de plexiglas transparent fait office de plafond pour contenir les quelques centimètres d’eau à la surface. Le spectateur peut alors s’asseoir ou s’allonger pour contempler l’envers du décor, le sous-sol de cette piscine sans eau dont les reflets aquatiques se projettent sur les parois turquoise. Vu d’en dessous, le public au fond de la piscine paraît complètement immergé.

Une portée écologique

Représenter la mer en ce premier quart du xxie siècle, c’est aussi représenter ce qu’elle contient : son camaïeu de bleu, ses reflets, dans la continuité des marines picturales traditionnelles, mais aussi l’impact de la présence humaine. Les œuvres d’art contemporain sont toujours très éloquentes lorsqu’il s’agit de révéler la soupe de plastique qui prospère dans nos océans. En 2009, Chris Jordan recompose La Vague de Kanagawa d’Hokusai à l’aide de plus de 2 millions de bouts de plastique récoltés en mer dans sa photographie Gyre. Vincent Brodin propose en 2022 sa version de la « Grande Vague » appelée Plastic Wave qui se compose de bouteilles en plastique entières. Quant à Tony Capellán, il interpellait déjà en 1996 sur la pollution maritime avec Mar Caribe (Mer des Caraïbes), un morceau de mer représenté par des centaines de tongs bleues et vertes. Toutefois, il n’y a pas seulement du plastique dans la mer, il faudrait aussi montrer les autres déchets, objets, matériaux et autres matières naturelles que l’on peut y trouver, et ainsi, les conséquences de la dégradation de la qualité de l’eau.

En dépit de l’idée initiale de Prouvost, celle d'une œuvre à visée narrative, un retour brutal à la réalité a lieu dès la première salle car elle prend, elle, le parti de tout nous montrer. Deep See Blue Surrounding You capte d’abord l’attention du public par sa portée écologique clairement identifiable. Les amas de déchets répartis dans la salle de la mer figée, mais aussi dans la salle de la vidéo et celle de la tapisserie bouleversent nos habitudes de consommation déraisonnables. Les nouveaux modèles de téléphones portables s’ajoutent ainsi aux anciens modèles déjà pris dans les algues, les fils électriques et les bouts de ferraille. De même, des tablettes numériques et des baladeurs MP3 davantage utilisés dans les années 2000 et 2010 viennent compléter ce triste décor, nous plaçant en tant qu’archéologues d’un monde pourtant très récent. Les mégots de cigarette ont été parsemés pour parachever l’ensemble. Triste décor dont nous sommes désormais témoins sur nos littoraux.

Laure Prouvost a intégré dans son installation une multitude d’objets et matériaux glanés qui peuvent convoquer des notions très diverses : le passé par la technologie obsolète ; la pollution maritime par les bouteilles en plastiques et autres objets manufacturés ; la nature éphémère et fragilisée par la fausse salade en verre soufflé, les algues séchées et les branches d’arbres morts ; la santé dégradée des êtres vivants par les poissons et méduses naufragés et les mégots de cigarette ; la mort de la nature par les œufs brisés et les animaux morts ; et la mort humaine par les chaussures échouées et la tête en résine. L’amoncellement d’objets jetés ou perdus, de matériaux, d’animaux et végétaux non plus naturels mais fabriqués, immobilisés dans le verre soufflé, aura pour ainsi dire rendu la mer artificielle, immuable, sans vie. Le sentiment ludique de marcher sur l’eau sans se mouiller, à l’instar d’un Jésus contemporain, se retrouve remplacé par une certaine consternation lors de l’exploration progressive des lieux. Le désarroi nous submerge car cette représentation de la mer est d’autant plus réaliste qu’elle révèle l’urgence de la situation. Nous voyons devant nous où finissent les objets que nous jetons et que nous avons jetés il y a fort longtemps. Le mélange de sentiments (amusement puis détresse et inquiétude) qui s’opère dans cette première salle coïncide avec la désolation ressentie devant un paysage naturel et familier dévasté par le changement, ce que Glenn Brecht décrit comme la solastalgie5. Ce n’est donc pas un appel à agir, mais un rappel à agir. La Biennale se déroulant à Venise, ville fluviale fortement polluée par le surtourisme6, le public sera à même de revoir ce paysage sorti de l’exposition.

Prouvost ne se limite pas à la dénonciation écologique. En choisissant d’y ajouter des éléments équivoques, elle s’inscrit dans une démarche engagée écologiquement, socialement et, ce que nous verrons, philosophiquement. Cette démonstration de la pollution environnementale va à rebours de ce que nous voyons dans le récit du voyage. En effet, les personnages de la vidéo n’utilisent aucune technologie moderne lors du voyage, ainsi ils nous encouragent à plus de simplicité, à une vie plus vertueuse et plus spirituelle. L’artiste nous délivre un récit poétique et écologique qui confronte le monde idéal présent dans la vidéo et la réalité environnementale dans son installation. Malgré son caractère éminemment pédagogique, l’ambition première de l’œuvre porte sur son caractère social, bien avant sa portée écologique. L’intention de l’artiste tend plutôt vers un questionnement sur notre rapport aux autres et sur notre place dans le monde, mais aussi sur notre appréhension de l’environnement et sur notre relation entre corps et esprit, à travers la figure du poulpe.

Nous sommes le poulpe

Revenons sur le rivage bleuté. Nous avons aperçu, parmi les débris en tout genre, un poulpe en verre rose gris et translucide qui nous interpelle de son regard écarquillé. Il joue avec une balle orange comme pour appréhender un environnement qu’il ne connaît pas encore. Un autre poulpe a été vu dans la vidéo. Laure Prouvost nous révèle que la pieuvre lie les parties de l’installation immersive et la vidéo :

J’ai en tête l’idée de la pieuvre comme métaphore des origines de notre planète et, en tant qu’être humain, du développement de notre système nerveux. Mon projet pour le pavillon français propose, de manière métaphorique, une immersion dans le ventre d’un animal tentaculaire un peu inconnu pour trouver qui nous sommes7.

Deep See Blue Surrounding You nous entraîne entre deux eaux : nous devons nous laisser aller pour vivre pleinement cette immersion tout en gardant une attention concentrée sur chaque élément. Le poulpe s’adapte ainsi à son environnement, il est le fil conducteur qui nous permet d’embrasser l’exposition. Parmi les débris et les animaux échoués, il semble être le seul à s’adapter et à prospérer aisément dans un environnement inconnu. Dans la vidéo, les personnages de la vidéo agissent donc comme les tentacules d’un poulpe, ils tâtonnent, touchent à tout ce qu’ils voient pour en comprendre la forme et les aspérités, par une interaction très enfantine avec leur environnement. Les yeux des personnages se révulsent pour explorer leur propre intériorité. C’est finalement une quête d’identité et une recherche philosophique qui se réalisent. En les incitant à aller « plus en profondeur », l’artiste les pousse à se connecter à leur environnement, à leur corps et à leurs pensées pour ne former plus qu’un, sans l’intermédiaire de l’outil manufacturé ou technologique. Ce retour aux sources les amène à une contemplation prolongée de la nature, à la confection d’objets artisanaux, comme la tapisserie brodée, et à un retour à l’enfance lorsqu’ils se mettent à danser, à creuser avec leurs mains, et à rire comme des enfants.

D’ailleurs, le spectateur doit lui-même se conduire comme un poulpe dans le pavillon. Dès son arrivée près du pavillon, une plaque en pierre gravée indique au public par où rentrer : « Ideally you would go deeper to the back of the building » (idéalement, vous irez plus profond à l’arrière du bâtiment). Le public commence par s’infiltrer dans l’exposition en passant, non pas par la porte d’entrée habituelle des expositions, mais par la porte de derrière pour descendre dans la pénombre, puis remonter à la surface. Le corps est en mouvement constant à l’instar d’un poulpe qui nage ou qui se déplace sur le sable. Pour entrer dans la salle de la vidéo, le public doit se frayer un chemin à travers une série de rideaux sombres, pour aller toujours de plus en plus en profondeur. Cette salle devient un refuge qui isole du reste du monde.

Même sans cette clé de lecture, qui intervient in fine comme une résolution du message de l’artiste, le public peut expérimenter l’exposition pour sa dimension immersive et narrative.

Mythologies de monstres effrayants

Davantage apprécié pour sa chair que pour son apparence, les mythologies qui entourent le poulpe lui ont façonné une image monstrueuse. La figure des céphalopodes remonte à l'Antiquité avec Pline l'Ancien. Elle est aussi protéiforme, à l'instar de l'animal. L’Occident et les pays scandinaves voient le poulpe, la pieuvre ou le calamar comme des êtres perfides, cachés dans les replis de l’océan, attendant les navires égarés pour les faire sombrer dans les profondeurs. Le plus connu de tous les céphalopodes légendaires est sans aucun doute le kraken. Sa légende apparue en Norvège à l’époque médiévale s’est propagée à travers le monde. Dans l’imaginaire collectif, le kraken fait une taille colossale, rivalisant avec la grandeur des navires qu’il attaque, et tue tous les marins qui s’y trouvent, tel un châtiment divin. Jules Verne en fait mention dans Vingt Mille Lieues sous les mers (1869), en appelant les poulpes des krak et krakens au pluriel8. Une de ces « épouvantable[s] bête[s]9 » s’attaqua à leur navire qui se retrouva plus tard envahi de poulpes. Dans Les Travailleurs de la mer tome III (1892), Victor Hugo décrit la pieuvre comme un être effroyable, un « chiffon » ou un « parapluie » informe qui se déploie comme :

Une sorte de roue […] Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous. […] En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse [...] Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c’est mou. Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse. Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C’est de la maladie arrangée en monstruosité10.

De plus, bien qu’il la qualifie « d’hideuse étoile vorace de la mer11 » ou de « gélatine animée12 », Hugo souligne qu’elle est paradoxalement « la bête la plus formidablement armée13 ». En littérature, le poulpe apparaît presque toujours comme un danger insurmontable, un monstre horrible qui surgit de l’eau sans crier gare pour vous entraîner vers le fond. C’est aussi le cas dans Le Seigneur des anneaux : La Communauté de l’anneau (J. R. R. Tolkien, 1954) dans lequel le guetteur de l’eau se terre dans le lac juste avant d’attraper le pied de Frodon avec son tentacule vert et humide14.

Du côté du Japon, ces créatures se dévoilent plutôt violeuses mais attendues dans les estampes lascives shunga d’Hokusai qui montrent des pieuvres pénétrant les femmes avec leurs tentacules (Le Rêve de la femme du pêcheur, vers 181415) ainsi que les productions cinématographiques et littéraires actuelles de la catégorie Tentacule erotica (tentacules érotiques) de la pornographie hentai.

Pourtant, les céphalopodes sont doués d’une intelligence peu commune dans le règne animal. Le cerveau principal situé dans la tête dirige les huit autres répartis dans ses tentacules, tel un méga cerveau flottant et tactile qui saisit et saisit (au sens de comprendre) les obstacles sur son chemin. Roi de la métis16, le poulpe se camoufle et se fond dans son environnement en changeant sa forme et ses couleurs, afin de disparaître. Son habileté et sa « mollesse agile17 » mêlées à une ingéniosité rare font de lui un prédateur redouté. Outre sa force impressionnante, le poulpe est également capable de goûter ce qu’il attrape avec les récepteurs sensibles et chimiotactiles de ses ventouses18.

Dans sa conférence « Stratégie de la pieuvre », Jean Arnaud observe que le poulpe est représenté par les artistes et les auteurs sous des formes multiples et contradictoires19. Le poulpe fuit devant le danger malgré la force de ses huit bras (« férocité / lâcheté20 »). Il est sage car il garde son territoire, cependant sa curiosité peut le conduire à sa perte (« protection / anéantissement21 »). Il éclaire l’opacité des profondeurs abyssales grâce à sa bioluminescence mais peut obscurcir aussitôt sa proie avec son encre noire (« ombre / lumière22 »). À la fois mortel mais érotique, le poulpe s’autorise à être objet de fantasme sensuel pouvant dériver vers la violence (« désir / castration23 »). Ajoutons que sa grâce nie sa mollesse, qu’en dépit de ses capacités de transformation, le poulpe a peu évolué depuis des centaines de millions d’années, et que l’intelligence de ce mollusque concurrence la suprématie des vertébrés. Aussi sublime que soit la pieuvre par ses changements de couleurs, les légendes la dépeignent comme un monstre féroce et visqueux. En somme, le mystérieux animal que nous détaillons alterne entre splendeur séductrice et séduisante, et répulsion24.

Les figures légendaires et traditionnelles de la pieuvre sont majoritairement des représentations hostiles et violentes. Aujourd’hui encore, les céphalopodes jouissent rarement d’une image positive, hormis lorsqu'ils sont remodelés sous une apparence ludique et amusante25. Bien que leurs qualités intellectuelles soient reconnues, elles ne sont que très peu mises en avant, a contrario de la figure du poulpe penseur de Laure Prouvost.

Le poulpe, un symbole chez Prouvost

Ces représentations effrayantes des céphalopodes diffèrent de la figure du poulpe que nous propose Laure Prouvost. Elle ne les voit pas comme des monstres belliqueux, mais au contraire, comme des animaux avisés desquels il faut tirer exemple. Lors de ses nombreux entretiens pour la Biennale, l’artiste nous rappelle que « les poulpes pensent en sentant26 ». Elle reprend ce principe pour inciter les personnages de la vidéo à développer leur intelligence tactile, en touchant tout ce qui se trouve autour d’eux et surtout en se demandant ce que c’est, comme si nous avions oublié de quoi il s’agit. La figure du poulpe, en tant que cerveau tactile, allie en définitive le corps et l’intellect.

Prouvost a très souvent utilisé la figure du poulpe dans ses œuvres. Que ce soit en peinture (The Octopus Body, Inséparable, 2023), en dessin (Legsicon drawing, 2019), en vitrail (Holding as one stain glass fragments, 2020) proche du Tentacle erotica, en vidéo, en sculpture ou en installation, son animal totem la suit constamment dans sa création comme symbole de réflexions, d’appréhension et de préhension du monde.

Pour la Triennale de Beaufort, elle réalise un poulpe en bronze gris anthracite à moitié enseveli d’une dizaine de mètres d’envergure et le fait sortir du sable sur la plage de La Panne en Belgique (Touching To Sea You Through Our Extremities, 2021) avec une ampoule et un drapeau accrochés au tentacule sur lequel est écrit « Ideally you would sea where to go » (idéalement tu [mer]rais où aller), toujours en référence à ces pièces précédentes. Contrairement à la légende du kraken, ce poulpe géant semble bien moins effrayant, et même, plutôt attrayant sorti de l’eau. Plus récemment encore, elle échoue cette sculpture avec un autre drapeau sur la pelouse de Nice (Landed Here to Sea You, 2025) pour la Biennale des Arts de l’océan, dans le même lieu où se tient la Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC 3). Avec Landed Here To Sea You With All Our Very Breasts (2023), cette même sculpture de poulpe a perdu son drapeau militant, remplacé par un sein lumineux. Cette fois-ci, la sculpture de poulpe est en intérieur, une couche de sable dissimule les parties manquantes de l’animal. Le bout d’un de ses tentacules a été transformé en interrupteur, rendant la pieuvre étrangement technologique. La particularité de cette dernière réside dans l’ouverture située à l’arrière de sa tête dans laquelle le spectateur peut se pencher pour découvrir un ordinateur sur lequel tourne une vidéo de mères s’occupant de jeunes enfants. Prouvost relie ainsi la pieuvre à une maternité ambiguë puisque la pieuvre n’hésite pas à se sacrifier pour pondre ses œufs.

Les motifs du sein et du poulpe se mélangent ainsi dans ses peintures et dans This means (2019), une sculpture d’1m80 en verre soufflé d’une pieuvre bleue dont la tête a été substituée par une paire de seins. Ses douze tentacules portent des objets également en verre (une cigarette, une clémentine, une bouteille, un verre et une brosse). La maternité et la féminité symbolisées par les seins sont ainsi associées à l’apprentissage par le toucher, figuré par les tentacules et les objets. De l’eau s’écoule des tétons: la pieuvre pleure-t-elle, ou déverse-t-elle son encre ainsi ?

Prouvost ne voit pas les tentacules des pieuvres comme des appendices monstrueusement tentaculaires agrippant et tordant des proies, mais plutôt comme des bras intelligents pouvant toucher, interagir et réfléchir. Ces mêmes bras peuvent aussi enlacer de la même manière qu’une mère protège ses enfants, comme l’illustre sa tapisserie Soft Powher (2023). Ce sont ces visions particulières qui modifient l’image ancestrale de la pieuvre effrayante. D’ailleurs, les pieuvres des œuvres de Prouvost abordent presque toujours des couleurs pâles comme le rose poudré et le bleu clair, synonymes de douceur. Lorsqu’elles se teintent en sombre, c’est un gris anthracite qui efface ses aspérités afin de mettre en valeur ce qu’elles tiennent au bout de leurs tentacules. Chez Lina Jabbour, sa pieuvre géante (Still life with a skull, 2009) est aussi en noir, mais les plis de son revêtement en skaï, sa mollesse et ses tentacules figés au sol en étoile la rendent à l’inverse particulièrement sinistre. Chez Prouvost, l’animal tueur devient maternel, affectueux, et même charnel dans ses dessins. Elle nous pousse à devenir l’animal, à nous confondre avec lui, comme dans The Octopus Body, It’s Mine (2023).

« Go deeper » : le poulpe comme un monde

À travers ce motif, Prouvost nous demande de devenir le poulpe, d’être des tentacules, de sentir et de ressentir. La figure du poulpe chez elle est un appel à la réflexion empirique et à une reconnexion avec nos sens primaires. Les questions posées par les personnages dans la vidéo sont rudimentaires : Où sommes-nous ? Qu’est-ce que c’est ? Qui es-tu ? Qui suis-je ? Toutefois, ce n’est jamais assez profond pour l’artiste qui les exhorte dans la vidéo : « go deeper and deeper », aller toujours plus en profondeur dans leurs pensées pour ne pas rester à la surface des choses, ce qui les pousse à un constant questionnement.

Le poulpe incarne aussi bien la quête identitaire, la recherche du moi dans ce monde par ses constantes introspections, que notre monde ultramoderne. Polymorphe mais sensible au moindre changement, il est aussi instable que les perpétuelles mutations industrielles, technologiques et climatiques. L’agitation permanente des flux migratoires, de marchandises et d’informations se comparent à sa fluidité et sa flexibilité. Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant reprennent d’ailleurs l’image de la pieuvre labyrinthique pour la décrire comme un « nœud de mille bras, [un] réseau vivant d’entrelacs27 » en raison de ses tentacules gigotantes qui forment un dédale impossible à échapper. Les bras du poulpe s’entremêlent pour former un solide maillage, assimilable aux réseaux de services, de données et de communications.

Dans l’introduction du catalogue d’exposition28, la commissaire d’exposition Martha Kirszenbaum évoque le sociologue Zygmunt Bauman qui a développé le concept de « modernité liquide » dès 1998. Dans La Vie liquide (2001)29, Bauman fait le constat de l’évolution de notre société entre la fin du xxe et le tout début du xxie siècle.

L’instabilité du monde a entamé une rupture avec les schémas classiques économiques et familiaux. L’individu, ou plutôt le consommateur, est soumis à l’incertitude persistante face à la diversité des choix qui s’offrent à lui quotidiennement. La modernité liquide se caractérise par l’éphémérité et l’individualisme émanant de l’ultralibéralisme. Vingt ans plus tard, l’ultraconsommation est devenue, non pas un style de vie, mais une nouvelle norme définie par les géants de l’industrie et de la technologie. Les offres de services, d’expériences, de partenaires pullulent à chaque coin de rue et dans nos applications mobiles. La quête de l’inédit nous pousse sans cesse à l’achat compulsif, rendu toujours plus instantané. Tout est devenu fast, les repas sont fabriqués à la chaîne (fastfood), les vêtements se jettent (fastfashion) et la vie n’est que plus frénétique (fastlife). La précarité se traduit également dans le monde du travail qui encense les petits contrats et l’ubérisation des services, aggravant d’autant plus les inégalités de richesse. Le savoir et les compétences deviennent si vite obsolètes30 que l’individu a un sentiment d’échec permanent. Comment alors construire une société sur des bases aussi instables ? L’image de la « vie liquide » ou de la « société liquide » s’apparente plus à un bain à remous qu’au calme du lac Léman. La psychologue Agnès Falabrègues écrit à propos de l’obsolescence des compétences décrite dans le livre de Bauman qu’ :

Il s’agit d’apprendre en permanence pour ajuster sa cible et d’oublier aussi vite pour ne pas se surcharger. On apprend, mais des compétences jetables, immédiatement utilisées et aussi rapidement délaissées31.

Ces propos entrent en écho avec ceux de Prouvost lorsqu’elle nous dit que les poulpes ressentent immédiatement par le toucher puis oublient32. Ils entretiennent finalement une relation immédiate et transitoire avec le monde. Le poulpe est paradoxal en tous points comme nous avons pu le voir. Fluide, il s’adapte rapidement à un nouvel environnement grâce à son corps polymorphe, mais il prend aussi le temps de saisir et de comprendre les éléments qui composent son environnement de manière très lente et réfléchie en analysant sans cesse ce qu’il touche. Même si son toucher reste bref, il est toujours en définitive intense cognitivement. C’est justement la consommation frénétique et instantanée des services et des biens qui devrait être réfléchie, questionnée et ralentie comme Laure Prouvost nous le propose dans son exposition à travers la figure du poulpe penseur.

Conclusion

Deep See Blue Surrounding You marque par son approche multisensorielle du monde aquatique. Les couleurs, les images, les sensations, les bruits, les déplacements et les odeurs créent une immersion bleutée qui plonge le public dans les profondeurs de l’océan, sans nous mouiller une seule fois, et dans les profondeurs de notre conscience. Outre sa dimension esthétique, cette exposition aborde également de nombreux thèmes reliés à la mer : les animaux marins, le voyage, la pollution et la migration. La représentation artistique de la mer mais aussi celle du poulpe sont renouvelées par Laure Prouvost sous un prisme plus empirique et sensible. Cette exposition se veut être un voyage sensoriel et introspectif auquel s’ajoutent des marqueurs écologiques et philosophiques qui nous incitent à un requestionnement sur notre place et la place de l’humanité dans l’environnement. Le spectateur fait alors partie intégrante de l’exposition, il évolue tel le tentacule d’un poulpe, entre les différentes installations, avant et après la vidéo. Le monde est devenu si liquide et si foisonnant, alors suivons la consigne de Prouvost : imitons le poulpe pour ralentir le bouillonnement ambiant, pour nous connecter ensemble et créer un réseau sensible et intelligent.

L’exposition s’inscrit de manière logique dans la création de Laure Prouvost, comme une continuité dans sa manière d’utiliser des supports différents (vidéo, tapisserie, installation d’objets) pour développer un récit. Elle sait nous raconter des histoires, mais elle sait mieux encore nous y plonger pour nous y perdre. Les installations qu’elle propose s’insèrent dans l’espace d’exposition comme des environnements dans lesquels la réalité se confond avec la fiction. Elle vient savamment greffer ses motifs signatures que sont les seins, le langage français-anglais et le poulpe. Prouvost renverse l’image peu flatteuse du poulpe légendaire malfaisant, mystérieux ou même violeur, en révélant ses nombreuses qualités souvent oubliées. Elle le voit comme un penseur né, un animal langoureux et une figure maternelle. Elle le place dans sa pratique comme un leitmotiv qui la pousse à repenser la place de l’artiste plasticien dans la société contemporaine.

1 Augustin Trapenard, « La preuve par Laure Prouvost », émission radiophonique Boomerang du 23 janvier 2019, France Inter, disponible à l’adresse :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/boomerang/la-preuve-par-laure-prouvost-9654424

2 LaM – Lille Métropole Musée d’art moderne, « #ExpoLaureProuvost : Visite exclusive de l'exposition », publiée le 18 avril 2021 sur Youtube.

https://youtu.be/nexQAqffAcE?si=msGo-ALvoFXdgNJw

3 En français : « flotter ici dans la mer profonde ».

4 Yasmine Dubois (Lafawndah), Deep See, 2020, Label Concordia.

5 Glenn Albrecht, « Solastalgia : A New Concept in Human Health and Identity », PAN (Philosophy, Activism, Nature), n° 3, 2005, pp. 41-55.

6 Emanuele Giordano, « (Sur)vivre dans une ville touristique : les effets socio-spatiaux du surtourisme dans le centre historique de Venise »

https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/les-nouvelles-dynamiques-du-tourisme-dans-le-monde/

7 « Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You, Vois Ce Bleu Profond Te Fondre » [en ligne], dossier de presse de la 58e biennale de Venise sur l’

https://www.citedesartsparis.net/media/cia/183726-press_release_fr.pdf

8 Jules Verne, Vingt Mille Lieues sous les mers, [1869-1870], Paris, Le Livre de poche, 2022, p. 535.

9 Ibid, p. 539.

10 Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer. Tome III, 1866, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven, pp. 86-87.

11 Ibid., p. 90

12 Ibid., p. 91

13 Ibid., p. 85

14 J. J. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux : La Communauté de l’anneau [2000], 1954, Paris, Folio Junior, p. 524.

15 Rhiannon Paget, Hokusai, éditions Taschen, 2018, p. 47.

16 Marcel Détienne, Jean-Pierre Vernant, La Métis du renard et du poulpe, Revue des Études Grecques, tome 82, n° 391-393, juillet-décembre, p. 350.

17 Roger Caillois, La Pieuvre. Essai sur la logique de l'imaginaire. I vol., 231 p., 5 photos h.t., coll. « La Mémoire », 2, éd. La Table Ronde, Paris

18 William Rowe-Pirra, « Comment les pieuvres goûtent par le toucher », Pour la Science, n° 548, juin 2023, p. 9b.

19 Arnaud Jean, « Entrelacs et ruses de la pieuvre, d’Alain Séchas à Jeff Wall » dans Figures de l'Art. Revue d'études esthétiques, n° 8, 2004.

20 Ibid., p. 349.

21 Ibid.

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Jean Arnaud, « Entrelacs et ruses de la pieuvre… », op. cit.

25 Ils deviennent des attractions dans les aires de jeux, des fontaines pour les piscines, des peluches affectueuses, etc.

26 Augustin Trapenard, « La preuve par Laure Prouvost », op. cit.

27 Marcel Détienne, Jean-Pierre Vernant, La Métis du renard et du poulpe, op. cit., p. 304.

28 Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre, Paris, éd. bilingue Flammarion et l’Institut Français, 2019, p. 7.

29 Zygmunt Bauman, La Vie liquide, Paris, Hachette Pluriel Référence, 2013, 266 p.

30 Agnès Falabrègues, « Bauman, Z. La vie liquide », L'orientation scolaire et professionnelle [en ligne], vol. 43, n° 2, 2014, mis en ligne le 2 juin

31 Ibid.

32 Stéphane Renault, « Laure Prouvost : L’œuvre a été le voyage », The Art Newspaper,France, mensuel n° 8, mai 2019.

Notes

1 Augustin Trapenard, « La preuve par Laure Prouvost », émission radiophonique Boomerang du 23 janvier 2019, France Inter, disponible à l’adresse :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/boomerang/la-preuve-par-laure-prouvost-9654424

2 LaM – Lille Métropole Musée d’art moderne, « #ExpoLaureProuvost : Visite exclusive de l'exposition », publiée le 18 avril 2021 sur Youtube. Disponible sur :

https://youtu.be/nexQAqffAcE?si=msGo-ALvoFXdgNJw

3 En français : « flotter ici dans la mer profonde ».

4 Yasmine Dubois (Lafawndah), Deep See, 2020, Label Concordia.

5 Glenn Albrecht, « Solastalgia : A New Concept in Human Health and Identity », PAN (Philosophy, Activism, Nature), n° 3, 2005, pp. 41-55.

6 Emanuele Giordano, « (Sur)vivre dans une ville touristique : les effets socio-spatiaux du surtourisme dans le centre historique de Venise », Géoconfluences, juin 2025, disponible à l’adresse :

https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/les-nouvelles-dynamiques-du-tourisme-dans-le-monde/articles-scientifiques/surtourisme-centre-historique-venise

7 « Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You, Vois Ce Bleu Profond Te Fondre » [en ligne], dossier de presse de la 58e biennale de Venise sur l’exposition, Ministère de l’Europe et des affaires étrangères et Ministère de la culture, mai 2019 [consulté le 10 novembre 2011], 36 p., disponible à l’adresse :

https://www.citedesartsparis.net/media/cia/183726-press_release_fr.pdf

8 Jules Verne, Vingt Mille Lieues sous les mers, [1869-1870], Paris, Le Livre de poche, 2022, p. 535.

9 Ibid, p. 539.

10 Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer. Tome III, 1866, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven, pp. 86-87.

11 Ibid., p. 90

12 Ibid., p. 91

13 Ibid., p. 85

14 J. J. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux : La Communauté de l’anneau [2000], 1954, Paris, Folio Junior, p. 524.

15 Rhiannon Paget, Hokusai, éditions Taschen, 2018, p. 47.

16 Marcel Détienne, Jean-Pierre Vernant, La Métis du renard et du poulpe, Revue des Études Grecques, tome 82, n° 391-393, juillet-décembre, p. 350.

17 Roger Caillois, La Pieuvre. Essai sur la logique de l'imaginaire. I vol., 231 p., 5 photos h.t., coll. « La Mémoire », 2, éd. La Table Ronde, Paris, 1973.

18 William Rowe-Pirra, « Comment les pieuvres goûtent par le toucher », Pour la Science, n° 548, juin 2023, p. 9b.

19 Arnaud Jean, « Entrelacs et ruses de la pieuvre, d’Alain Séchas à Jeff Wall » dans Figures de l'Art. Revue d'études esthétiques, n° 8, 2004. Animaux d'artistes, pp. 341-362.

20 Ibid., p. 349.

21 Ibid.

22 Ibid.

23 Ibid.

24 Jean Arnaud, « Entrelacs et ruses de la pieuvre… », op. cit.

25 Ils deviennent des attractions dans les aires de jeux, des fontaines pour les piscines, des peluches affectueuses, etc.

26 Augustin Trapenard, « La preuve par Laure Prouvost », op. cit.

27 Marcel Détienne, Jean-Pierre Vernant, La Métis du renard et du poulpe, op. cit., p. 304.

28 Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre, Paris, éd. bilingue Flammarion et l’Institut Français, 2019, p. 7.

29 Zygmunt Bauman, La Vie liquide, Paris, Hachette Pluriel Référence, 2013, 266 p.

30 Agnès Falabrègues, « Bauman, Z. La vie liquide », L'orientation scolaire et professionnelle [en ligne], vol. 43, n° 2, 2014, mis en ligne le 2 juin 2017 : http://journals.openedition.org/osp/4389

31 Ibid.

32 Stéphane Renault, « Laure Prouvost : L’œuvre a été le voyage », The Art Newspaper, France, mensuel n° 8, mai 2019.

Illustrations

Fig. 1 : Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre. Pavillon français à la 58e Biennale d’art de Venise, 2019, © Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Fig. 1 : Laure Prouvost, Deep See Blue Surrounding You / Vois Ce Bleu Profond Te Fondre. Pavillon français à la 58e Biennale d’art de Venise, 2019, © Giacomo Cosua. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Citer cet article

Référence électronique

Angélique Mangeleer, « Immersion en paysage bleuté avec Deep See Blue Surrounding You de Laure Prouvost et sa figure du poulpe penseur », Motifs [En ligne], 10 | 2025, mis en ligne le 24 décembre 2025, consulté le 07 janvier 2026. URL : https://motifs.pergola-publications.fr/index.php?id=1569 ; DOI : https://dx.doi.org/10.56078/motifs.1569

Auteur

Angélique Mangeleer

Angélique MANGELEER poursuit un doctorat en arts plastiques au sein du laboratoire PTAC (Pratique et Théorie de l’Art Contemporain). Ses recherches se concentrent sur la fiction et la narration en art contemporain, plus précisément sur la mise en scène d’objets dans des installations narratives. Elle est actuellement attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université Rennes 2.

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