La période comprise entre les années 1808 et 1840, tantôt acceptée dans les bornages d’un XVIIIe siècle élargi1, tantôt enchâssée dans le « long XIXe siècle2 », se caractérise par l’ubiquité des héritages historiques de la Révolution française et de la culture coloniale européenne en pleine recomposition de ses répertoires impériaux3. Passant de la domination bonapartiste sur le continent aux « faux-semblants de retour à l’ordre4 » à l’issue des guerres napoléoniennes, cette époque inaugure l’âge d’or des mobilités en Europe et révèle progressivement le lien entre les progrès techniques et la massification du voyage5. Si ces circulations demeurent surtout l’apanage de l’élite sociale, aristocratique et bourgeoise, le renouvellement des modalités ou des motifs du voyage, davantage que des itinéraires, manifeste l’essor des mobilités au féminin6. Nombre de ces déplacements sont toutefois motivés par des injonctions sociales et par des prescriptions de genre que ces femmes se doivent d’assumer dans le prolongement même des assignations liées à leur condition de filles, d’épouses ou de mères. Ces deux facteurs à l’esprit, on peut alors questionner le caractère ambigu des statuts et des rôles sociaux de ces femmes durant le voyage, ainsi que leurs rapports respectifs à l’expérience de la mobilité et aux formes de sociabilité qu’elles engagent.
Fruits de leurs périples, leurs écrits constituent un corpus bien connu, mais encore relativement peu commenté. Parmi les nombreuses Anglaises parcourant l’Europe durant la période postnapoléonienne7, Sophia Barnard (fl. 1803-18248), véritable « témoin de la Guerre de la Péninsule9 », endure un « painful pilgrimage10 » dans le sud de l’Espagne. Comme elle le relate dans son ouvrage, elle trouve refuge auprès de résidents britanniques et de locaux qui lui réservent un accueil hospitalier à Gibraltar. Peu après, sa compatriote Frances Milton Trollope (1780-1863), célèbre pour son ouvrage Domestic Manners of the Americans (1832), se rend à Paris, puis à Vienne afin de recueillir toute information concernant les transformations politiques et culturelles des gouvernements français et autrichien. Ce sont bien les rencontres et les conversations avec des étrangers et des locaux qui constituent la matière de ses récits dans Paris and the Parisians in 1835 (1836) et Vienna and the Austrians (1837).
Plus rares, plus invisibilisées, plus complexes dans leurs rapports au contexte historique, politique et social, les mobilités des voyageuses centre-européennes nourrissent également cette constellation d’écrits viatiques11. Issues des maisons princières les plus influentes de l’Empire d’Autriche et du Royaume de Savoie, et conviées aux festivités de la haute société en qualité d’accompagnatrices, elles ne sont pas moins témoins privilégiées de l’effervescence mondaine. Promenades, bals, séances législatives, réceptions privées, soupers, expositions, fêtes patriotiques constituent autant d’occasions pour ces aristocrates de goûter à ces sociabilités d’une couleur transnationale12. Tel est le cas d’Eleonora Sophie de Schwarzenberg (1783-1846), princesse et bienfaitrice qui, en 1808, prend part aux réceptions du cercle intime de Napoléon Ier et de Joséphine de Beauharnais13. Elle retrace son expérience au milieu des fastes du Premier Empire dans son bref journal. Quelques décennies plus tard, sa nièce, Gabriela Josepha de Schwarzenberg (1825‑1843), entreprend à son tour un voyage rigoureusement planifié14 pour assister aux solennités déployées à Paris pour le retour des cendres de l’Empereur. Guidée autant par les impératifs de sa formation que par son « immense désir de voyager15 », elle en fait également le récit dans son journal et dans ses lettres16.
Fort diverses, les mobilités de ces femmes s’inscrivent dans une « culture collective du voyage17 » et de ses écritures, c’est-à-dire « une activité culturelle et genrée18 », consistant en une « gamme de productions, non uniquement littéraires19 ». Quelles que soient les motivations de leurs périples ainsi que les modalités de leur accès à l’écriture, les textes de ces voyageuses révèlent deux pratiques encadrées et empreintes d’obligations, souvent implicites20. Ainsi, Barnard remplit son devoir marital et son projet d’écriture revêt une dimension spirituelle. Les Schwarzenberg obéissent à des impératifs dynastiques, leurs écrits tiennent d’un modèle d’éducation proprement aristocratique. Quant à Trollope, si son ambition littéraire est manifeste, elle voyage et écrit pour préserver sa famille de la faillite21, assumant son devoir maternel. Aux contraintes du départ s’ajoutent les sociabilités inhérentes à tout voyage, pensé comme pratique culturelle et phénomène social (voire littéraire), et à ses étapes22. Une telle conception permet de croiser les grilles de lecture dans une perspective intersectionnelle23 afin de mieux saisir la multiplication des entraves portées aux circulations et aux dynamiques de sociabilité de ces voyageuses24. Façonnées au gré de leur propre pratique de l’espace en voyage25, les mobilités de ces femmes, tout comme les rituels sociaux auxquels elles prennent part, semblent refléter en cela un autre exemple de l’enfermement paradoxal auquel les astreint leur époque. C’est au prisme de leurs projets d’écriture viatiques qu’il est alors possible d’observer le poids des devoirs prescrits par leur statut et leur genre, mais aussi celui des normes imposées par des liens de sociabilité préexistants26. Peut-on alors déceler dans les expériences de ces voyageuses un « trompe‑l’œil27 », selon l’expression de Michel de Certeau ? C’est cette perspective, articulée en trois temps, qui sera au cœur de notre analyse.
Après avoir étudié la spécificité des contextes et des espaces pratiqués par ces voyageuses et leurs rapports à ceux-ci, nous examinerons ensuite leurs dynamiques relationnelles avec des femmes issues de milieux sociaux proches. Enfin, pour mieux saisir l’étendue du trompe-l’œil, nous nous interrogerons, à partir de quelques exemples, sur leurs interactions et sentiments à l’égard d’autres femmes étrangères (compatriotes ou migrantes).
Transiter à l'épreuve du politique, voyager dans des décors mondains
Les bornes chronologiques du corpus d’écrits étudiés (1808-1840) s’inscrivent dans un contexte politique et diplomatique complexe, marqué par les traumatismes, les rivalités et les affrontements en cours, notamment entre les puissances impériales et monarchiques qui se disputent les frontières d’une Europe en train de se constituer. Tandis que l’Empire britannique poursuit son expansion coloniale, la France fait face aux mutations et aux restaurations du système monarchique et se confronte à de nouveaux épisodes révolutionnaires. Quant à l’Empire des Habsbourg, bastion conservateur sous Metternich, celui-ci est traversé par des aspirations d’indépendance au sein de son propre territoire. Dans un tel contexte, les quatre voyageuses manifestent des attitudes ambivalentes face aux événements en cours.
À l’exception de quelques mentions des vestiges de la Terreur28, le journal d’Eleonora de Schwarzenberg est dépourvu de toute allusion directe à l’actualité politique. Son séjour à Paris en 1808 coïncide pourtant avec les soulèvements de l’Espagne contre la domination française et l’essor d’un conflit majeur déclenché par l’Empereur : la guerre de l’Indépendance espagnole. C’est dans ce même contexte que Barnard arrive trois ans plus tard dans la péninsule ibérique29. Le silence de l’Autrichienne interpelle moins par son détachement — attendu chez une voyageuse de son rang — que par la récurrence des interactions auxquelles l’expose sa fréquentation de personnalités engagées dans le conflit. Frappée par l’envergure réelle d’un affrontement qu’elle semble découvrir en cours de route, Barnard fait état d’un danger omniprésent et mesure le caractère exceptionnel de son expérience :
I too soon learned that, in spite of my love for peace, I was fixed in the seat of war, as at Esla, not seven miles from Cadiz, a French army had taken up its abode. This I thought an interesting epoch of my life, for certainly I was not beyond the reach of danger ; to wit, a bomb, or a shell would sometimes whiz over the bay, and fall upon the town, which, in its besieged state, had its pavement taken up, and dust, ankle deep, laid plentifully about30.
Cette réflexion rétrospective décrit l’inquiétude mêlée de fascination de la Britannique, tirée de son « beloved country31 », devant les circonstances de son voyage. Outre le caractère inéluctable des événements, relatés sur un ton qui frôle le romanesque, l’insistance sur l’aspect dangereux de son périple donne un sens à son récit. Des raisons d’un ordre tout à fait différent justifient la place centrale que Trollope, « historienne des mœurs32 », réserve au contexte politique dans ses récits. Pour Benjamin Colbert, le projet éditorial d’un ouvrage comme Paris and the Parisians l’engageait d’emblée à accorder une attention particulière à l’état du paysage politique français et surtout à sonder l’application du paradigme du « juste milieu » d’une Monarchie de Juillet peinant à se fonder33. Brossant le portrait des Parisiens, l’autrice admet que la question politique imprègne « même l’air qu’ils respirent34 ». Justifiant la récurrence du sujet dans son œuvre, une telle remarque lui permet à la fois de remplir la requête de son éditeur et de trouver une légitimation à son intérêt déconvenu pour un thème considéré comme masculin35. En effet, comme le précise Christine Planté, l’écriture politique – indissociable du domaine historique au XIXe siècle – demeure interdite aux femmes, « plus comme sujet que comme genre », rappelant, par ailleurs, leur exclusion de la vie publique36.
Admirative de la stabilité metternichienne, Trollope emprunte une démarche similaire dans Vienna and the Austrians, où elle illustre un voyage nettement plus éprouvant et susceptible de frapper un lectorat avide de récits de voyage. Comme l’a montré Carolyn Lambert, « Austria was an astute choice of subject since it was an “(essentially) unknown country” to English tourist (Trollope, 1837b :1: vi)37 ». Enfin, l’accès à de nouvelles postures narratives de voyageuse38 qu’implique l’écriture viatique est un processus que Frances M. Trollope39 partage surtout avec Barnard.
Bien que le journal de Gabriela de Schwarzenberg soit riche en allusions au contexte politique, celles-ci restent peu développées et font l’objet de rares commentaires de la part de la voyageuse. Ce détachement pourrait s’interpréter comme un décalage affiché – Gabriela étant parfaitement avertie de son statut social40 – ou comme une forme de naïveté autorisée par son jeune âge. Par exemple, elle raconte en ces termes un énième attentat anarchiste contre Louis Philippe Ier41, dans une lettre du 18 octobre 1840 adressée à son frère :
Avant-hier, un Blusemann, appelé Darmès a tiré [sur] le roi, mais n’a blessé qu’un officier de la garde nationale et un valet au pied [sic.]. Lorsqu’on mena Darmès devant le Gericht [juge], on le [sic.] demanda : “Quel est votre emploi ?” Il répondit : exterminateur de tyran.’’ On lui dit : “Mais ce n’est pas un emploi.” Il dit : “Oui, ce n’est un, car il y a 30 000 hommes qui ont le même projet que moi et je regrette seulement de ne pas avoir tué le roi qui est le plus [grand] tyrans [sic.] qui a été et qui sera.” Quel homme horrible !
On fait assez d’arrangements ici pour la guerre. Avant-hier 15 000 hommes sont arrivés de Versailles pour fortifier la garnison. Le 25, il y aura l’ouverture des chambres et j’espère y aller.42
Dans cet épisode relaté par la princesse, se lisent, en filigrane, les convictions de son entourage. Ces notes restituent la manière dont s’éveille, par mimétisme, son intérêt pour des événements pouvant compromettre les intérêts de sa famille, événements qu’elle saisit par bribes dans le bourdonnement des conversations autour d’elle.
Malgré les différences de rapports au politique manifestés par ces voyageuses, elles fréquentent toutes des espaces où le tumulte politique s’estompe dans l’atmosphère nettement plus feutrée de la haute société. De plus, les rôles que ces espaces confèrent à ces voyageuses, précisément du fait de leur emplacement, nous permettent de les envisager, non sans réserve, comme des lieux stratégiques.
Nous avons évoqué le contraste évident entre les lieux où se déroulent les mobilités des deux Schwarzenberg, Barnard et Trollope. D’un côté, Paris et Vienne, « capitales culturelles43 » et, de l’autre, un siège d’affrontements militaires, situé entre le sud de l’Espagne et le Nord de l’Afrique, à Gibraltar, et ses villes avoisinantes. Ainsi, ces lieux se distinguent d’emblée par leurs fonctions et usages : des endroits touristiques et relativement hospitaliers, face à un emplacement stratégique, a priori hostile, transformé en échiquier naval44.
Force est toutefois de constater que les quatre voyageuses évoluent dans des espaces propices à l’agrément et au loisir. Elles assistent à des événements festifs et visitent des sites à la mode45. À Paris, les deux Schwarzenberg et Trollope explorent, comme nombre de leurs contemporaines, les principaux lieux d’attraction : jardins (Champs Élysées, Tuileries, Luxembourg), palais (Palais-Royal, Fontainebleau, Versailles), lieux d’art et monuments (Musées, expositions, Louvre, Panthéon, etc.), salles de spectacle et de musique de tous genres (théâtres, l’Opéra, le théâtre de vaudeville à la Porte Saint-Martin, etc.) et lieux en marge (Catacombes, hôpitaux, etc.). Pareillement, leurs promenades à travers les rues et les milieux urbains parisiens leur offrent l’expérience de pratiques de sociabilité tant formelles (soirées dansantes, bals, assemblées, etc.), qu’informelles (fêtes patriotiques et patronales, marchés, tournées dans les boutiques, etc.) et la possibilité de parcourir des espaces plus ou moins propices à la mixité (commerces, pâtisseries, cafés, restaurants, célébrations, églises, etc.). À Gibraltar, loin des centres de la vie mondaine, Barnard se rend à des événements, certes dénués du faste des capitales européennes, mais s’apparentant à des pratiques culturelles et artistiques analogues46. Lors d’un bal de garnison, elle décrit ainsi l’atmosphère des lieux en ces termes :
The assemblies at Gibraltar had begun, and I wished to be at one, that I might see some Spanish dancing in perfection; so I joined a small and genteel party. The room was spacious and lofty; two excellent bands were in attendance. The company was numerous – The Governor, three generals and families – three admirals, a number of military and naval officers, made a very splendid appearance. After dancing an hour, I went into the card-room to see a chaste rubber, played by four of the best players. The doubloons were piled in ample height- I never felt more interest in the cause of whist in my life. The heroes re-sembled automatons from their silence and precision, till the losers, with cheerful politeness, paid their antagonists the reward of superiority. On re-entering the ball-room, I found thirty couples of the scarlet and blue coated gentlemen waltzing, this promiscuous mixture excited great applause, as all were capital dancers. A fandango was the next: after which we took our leave, very well pleased with a “garrison ball”47.
Cette diversité d’espaces et de pratiques reflète un foisonnement culturel où les tensions et mutations politiques en cours paraissent reléguées à un second plan. Par ailleurs, cette dynamique tout en contraste rejoint, par exemple, les impressions parisiennes de Trollope, dont la crainte initiale à l’égard des émeutes et d’une nouvelle révolution s’atténue progressivement48.
Ces exemples mettent ainsi en exergue la dimension sociale des séjours de ces voyageuses et illustrent la manière dont se perpétuent les mécanismes de domination propres à l’aristocratie et à la bourgeoisie européenne, reposant sur la transmission de valeurs et des codes. L’impression de « trompe‑l’œil » n’a alors rien de fortuit : elle relève du phénomène historique de mutation par mimétisme des pratiques de sociabilité49 auquel se superpose le paradigme du genre. La question de l’adéquation à des normes de genre est doublée par la transgression que suppose l’acte de l’écriture pour les femmes qui parviennent à la publication de leurs récits. C’est le cas ici de Barnard et de Trollope.
Intermèdes viatiques, sociabilités encadrées
À l’épreuve du bouleversement politique, les écrits de nos voyageuses donnent à voir des expériences de mobilité et des quotidiens féminins ponctués de pratiques routinières peu ou prou altérées par la mobilité. Le voyage est également un vecteur de sociabilité50 qui prolonge les activités policées auxquelles s’adonnent ces femmes et qui restent encodées selon des modèles genrés.
Ceci est particulièrement vrai pour Eleonora et Gabriela de Schwarzenberg, ce qui montre à quel point la mobilité est une pratique de sociabilité intégrée aux devoirs des femmes de l’élite. Étant appelées à consolider la notoriété des Schwarzenberg à l’échelle des milieux aristocratiques européens, elles participent officieusement à la vie politique à travers un calendrier de réunions soigneusement orchestrées51. Dès lors, la majorité de leurs interactions se cantonne à des cercles d’influence directement associés aux intérêts diplomatiques de leur famille princière52.
Cette transposition de pratiques renforce l’impression d'une continuité des mondanités dans un cadre autre53. La conformité à cette multiplicité d’injonctions sociales suppose un coût qu’Éléonore mesure dès son départ. Vécu comme une séparation imposée par les attentes liées à son rang, sentiment qu’elle partage avec Barnard54, elle interroge l’utilité de ce voyage pour « gagner quelques connaissances55 ». Elle redoute en effet de se « jeter dans un monde turbulent56 », au sein d’une nation dont elle « méprise les principes » et qu’elle dit haïr pour tout le mal qu’elle inflige à sa « chère patrie57 ». Elle regrette non seulement d’être arrachée à sa famille, craignant « devenir étrangère » aux siens, mais aussi l’éloignement de ses compatriotes, y compris des « personnes les plus indifférentes » qu’elle aurait pris « pour des amis à Paris », capitale « des mœurs moqueurs et piquants [sic.]58 ». Cette vision négative et stéréotypée de la France est récurrente dans les notes de la princesse. Son journal, parsemé de commentaires francophobes, se caractérise également par une alternance de frivolité59 et de lassitude. « Nous restâmes à causer et à nous ennuyer60 », note l’Autrichienne dans son carnet lors d’un moment d’absence de l’Empereur à une soirée donnée à l’École militaire le 24 juillet 1808.
Cet ennui dans les cérémonies officielles dépeint par la voyageuse contraste avec l’enthousiasme certain qu’elle montre pour les réceptions au sein de cercles extérieurs aux réseaux diplomatiques. Eleonora S. de Schwarzenberg confie sa joie, par exemple, lorsqu’elle relate sa visite chez le peintre Gérard, qui lui promet de « lui faire voire [sic.] un bon maître de dessin61 », ou encore sa rencontre avec le célèbre voyageur Alexander von Humboldt62. Outre le mécontentement initial de l’Autrichienne, ces expériences illustrent la richesse des interactions au sein de la société élitaire et mondaine et anticipent le ton des rapports qu’elle cultive avec d’autres femmes étrangères dans un milieu peu convivial, en dépit de son faste.
Trente ans plus tard, Gabriela vit une expérience comparable à celle de sa tante63 en fréquentant pareillement des cercles de sociabilité très exclusifs, voués aux interactions diplomatiques internationales. Étant trop jeune pour faire partie de négociations concernant son mariage, elle est systématiquement exclue de ces rendez‑vous d’importance, notamment de ceux à la cour64. Ceci peut expliquer ses nombreuses allusions à l’oisiveté65 : le 30 novembre 1840, elle déplore par exemple qu’il « ne se passa rien d’intéressant pendant la journée pour moi. Maman alla à la Chambre des Députés et le soir chez Apponiyi66 ». Privée de ces rencontres, elle devait attendre patiemment sa mère — dont l’agenda social était, tout au contraire, fort bien rempli — et se languit des grandes festivités pour le transfert des cendres de l’Empereur. À l’approche de l’arrivée de la dépouille67, la princesse se réjouit de la fin d’une attente pénible et songe au « bonheur 68 » de la voir bientôt69 :
[…] les cendres de Napoléon sont arrivées le 13 à Cherburg [sic.] ; on dit que les fêtes auront lieu vers le 20/12, car, ne l’attendant pas aussitôt, les apprêts ne sont pas achevés. J’espère les voir encore. On a ouvert le cercueil à Cherbourg ; et la figure de Napoléon n’est pas du tout changée.70
Dès lors, l’enthousiasme de la jeune voyageuse s’accroît lorsqu’elle peut enfin assister aux événements remarquables, où elle retrouve d’autres jeunes filles issues de grandes familles nobles en résidence à Paris71. Ravie de l’ambiance du dernier bal donné par la salonnière et épouse de l’ambassadeur d’Autriche, Maria Thérèse Apponyi (1790-1874), Gabriela en offre un tableau enjoué et naïf à son frère et à sa sœur :
Mercredi il y avait un bal chez la Comtesse Appony, mais seulement de grandes personnes, j’étais la plus jeune. Je m’y suis très bien amusée et j’ai dansé de 9 heures jusqu’à 3 heures continuellement et après, on a trouvé que je dansais bien à la Française [?], vous ne savez pas, c’est vous enfants ignorants, vous ne savez ce que c’est que bien danser. J’avais une robe en organdi blanche sans volants, car on n’en porte plus ici, mais avec trois grands plis, aussi larges que ce papier est long72.
Cinq ans plus tôt, Frances Trollope goûtait, elle aussi, à l’expérience de cette sociabilité des salons français où prospèrent les activités littéraires. Son séjour lui permet ainsi de visiter73 l’éminent salon de Juliette Récamier (1777-1849), qui introduit la Britannique dans son prestigieux cercle. Adhérant à l’esthétique dite « rococo » du premier romantisme français, Trollope fait partie de ces auditrices privilégiées qui assistaient aux lectures des Mémoires d’Outre-Tombe, en cours de rédaction, données par Chateaubriand, voyageur comme elle, à la « délicieuse Abbaye-aux-Bois74 ». Pour Trollope, le désir d’une reconnaissance sociale et littéraire motive sans doute l’assiduité à ces réceptions.
Pour autant, les décors fréquentés par Barnard ou Trollope demeuraient relativement familiers. De fait, cette dernière prend part à des événements analogues à ceux auxquels elle avait pu assister en Angleterre. Fidèle à l’horizon d’attente de ses lecteurs et de ses lectrices, elle n’omet pas de souligner les différences dans les mœurs civiles et les coutumes d’un pays à un autre. Malgré quelques épisodes difficiles, elle évolue, pour l’essentiel, dans un milieu éclairé, proche des usages de la bourgeoisie parisienne et de la noblesse européenne. Les dynamiques des activités sociales qu’elle cultive à Londres ou pendant ses séjours à l’étranger, notamment en Italie75, suggèrent également son aisance et son affinité incontestable pour les cercles mondains. En dernière instance, ses itinéraires dans les capitales la conduisent rarement à dessein dans des lieux de mixité sociale et son discours devient extrêmement méprisant dès lors qu’elle se retrouve entourée d’individus issus de rangs inférieurs.
De quelques « insociables » rencontres
Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, dans les contextes aristocratique et bourgeois des mobilités, les rencontres entre les voyageuses et d’autres femmes ne peuvent se comprendre sans tenir compte de la double contrainte du statut et du genre qui circonscrit toutes formes de sociabilité auxquelles elles sont exposées. Dans les espaces publics autant que dans les sphères les plus intimes, jusque dans les espaces confinés ou non mixtes, les quatre femmes évoluent dans des environnements sociaux restreints. Ainsi, le contexte du déplacement rend compte du transfert d’un système de valeurs sociales et patriarcales76 assumé par ces femmes en voyage. Qu’il s’agisse d’interactions avec leurs dames de compagnie, à l’instar des deux Schwarzenberg et de Trollope, ou de femmes réduites en esclavage, dans le cas de Barnard77, la contrainte des sociabilités prend racine, pour toutes, dans l’entre-soi féminin et dans un rapport de domination évident entre sexes78. Cette dépendance à tous les niveaux se maintient dans la vie sociale en voyage et n’est pas sans conséquence sur les relations nouées entre les voyageuses et d’autres femmes. Si on excepte ici les relations verticales qu’elles entretiennent avec des femmes locales ou étrangères, issues autant de minorités ethniques, culturelles, sociales ou religieuses, l’on notera que ces voyageuses côtoient rarement des femmes d’un autre statut social79. Eu égard à la destination de leurs périples ou à la motivation de ces rencontres, par obligation (Schwarzenberg, Trollope), par nécessité (Barnard) ou par un intérêt personnel (Trollope, Barnard), leurs interactions se font principalement au sein de cercles inter-élitaires. L’affinité spécifique qu’elles ont avec des femmes de milieux analogues — étrangères, voire des compatriotes, en transit ou en résidence — se fonde sur une convergence d’opinions politiques et/ou patriotiques. Toujours est-il que le confort de ces relations ne garantit pas systématiquement des expériences de sociabilité réussies.
Si la langue ne constitue pas une barrière, Eleonora, par exemple, déplore à plusieurs reprises le manque de conversation, autant avec des Françaises qu’avec l’Impératrice80, dont elle regrette le manque d’hospitalité. L’expérience d’un certain isolement, vécue comme un décentrement temporaire, se lit chez elle par des remarques condescendantes et reproduisant des stéréotypes culturels teintés d’exotisme : « je me croyais en Asie 81 », convient-elle lors d’une réception chez la Duchesse Dalberg. Elle éprouve néanmoins un sentiment de « chaleur familiale82 » auprès de Madame Leroi et, au sujet de la Princesse Ligne, elle écrit : « je me sentis un vrai penchant en lui donnant le titre d’amie ». Dans un environnement propice aux rencontres, elle éprouve des affinités aussi puissantes qu’éphémères : « en 1 heure [sic.], elle eut mon cœur », note-t-elle, mais elle se confronte aussitôt aux limites de ces liens exclusifs. Appréhendant l’écart entre sa propre condition de dame bienfaitrice et celle de la princesse, Eleonora finit par renoncer à cette amitié encadrée par une hiérarchie des rangs, si subtile soit-elle : « à cette heure que je vois qu’elle est si forte dans la cour, j’abandonne le projet de l’approcher83 », conclut-elle.
Quant à Frances Milton Trollope, elle s’efforce de mener des conversations de tous tons et dans tous contextes, tant avec des Françaises et des Autrichiennes, qu’avec des Anglaises durablement installées dans les capitales. D’autre part, cette autrice extrêmement cultivée se livre à des analyses comparées sur la sociabilité toujours dans l’intention d’élucider ce qui constituait le trait particulier du caractère plus ou moins sociable des populations observées. Bien qu’elle privilégie les échanges avec des femmes issues surtout de la bourgeoisie, le rang n’est pas le seul critère qui guide le choix de ses interactions sociales. Lorsqu’elle séjourne dans la ville d’Ulm, une dame française sollicite son aide pour entrer au service de la Duchesse d’Angoulême84. Consciente de l’exceptionnalité de cette rencontre, elle tire profit des tournures euphémistiques pour décliner ce rôle d’intermédiaire fort compromettant :
I began to suspect that I was about to be elected as the medium of a correspondence between my stranger guest and the illustrious lady she had named ; and as such an office, notwithstanding my very sincere reverence for this ill-fated princess, was one which for a multitude of very obvious reasons I should not choose to accept, I hastened to stop any farther confidence by declaring that I could not be the medium of any intercourse whatever between a subject of France and the distinguished lady she had named. […] It is so extremely improbable that I should ever be able to assist her in obtaining what she wishes, even if I thought it right to attempt it, that I was very earnest in my entreaties that she would fix no hope on me; but she would not quit me without leaving her address85.
Portée par ses sentiments politiques et son propre patriotisme, Trollope reste délibérément fidèle à ses convictions idéologiques, y compris devant les grandes dames. Le manque de solidarité apparent de la Britannique traduit dès lors le désir d’une femme d’asseoir sa légitimité et projette l’image d’une autrice soucieuse d’affirmer son identité nationale86.
Sophia Barnard, quant à elle, s’efforce d’intensifier ses interactions sociales à Gibraltar, notamment en raison de l’absence de son mari. Elle s’appuie en particulier sur ses rapports avec un couple de résidents britanniques, M. et Mme Raymond, dont le soutien est d’ordre financier et, surtout, moral. Loin de restreindre ses rencontres à cette connexion, Barnard se montre sensible aux présences féminines dès son arrivée87 et cherche à cultiver avec elles une forme de solidarité horizontale et transgénérationnelle. Ces femmes aux parcours de vie similaires représentent, pour Sophia, des modèles de force et de résilience, dans lesquels l’écrivaine voyageuse projette parfois une figure maternelle. C’est le cas, par exemple, de la relation qu’elle noue avec Madame Ferrara88. Reste que ce désir d’affection amicale émane lui aussi d’une contrainte, celle de la confrontation à sa propre solitude, et s’enracine dans l’intérêt personnel.
À l’égard des femmes rencontrées, les quatre voyageuses témoignent de sentiments ambivalents. Elles oscillent entre déception et moquerie lorsqu’elles font face au rejet ou à l’isolement, et entre admiration, reconnaissance et compassion lorsqu’elles rencontrent l’approbation et l’acceptation. Leurs textes formulent des rencontres qui reproduisent, sans surprise, des stéréotypes culturels et de genre mettant en lumière un mouvement de fermeture à l’altérité, même dans des cercles sociaux et culturels très proches. Alors que leur position sociale et les réseaux qui encadrent leurs mobilités devraient favoriser une meilleure intégration, il apparaît que c’est finalement dans les rapports qu’elles entretiennent à distance, dans la pratique épistolaire donc, que la contrainte des sociabilités devient paradoxalement supportable.
En effet, la dimension sociale de leurs mobilités s’accompagne de l’entretien régulier des liens avec leurs proches et amis restés dans leurs lieux d’origine. Matérialisé dans la correspondance, souvent plus féconde avec des destinataires féminines89, ce volet social était parfaitement intégré aux pratiques des femmes de leur rang. Eleonora de Schwarzenberg, souffrant aussi de solitude, y accorde une importance très particulière : « Il n’y a que les lettres de mes amies qui me donneront de la force », confie-t-elle dans l’entrée du 13 juin 1808 de son journal90. Gabriela de Schwarzenberg, sous le regard attentif de sa mère, entretient également une pratique épistolaire régulière, laquelle s’ajoute à sa pratique diaristique et constitue un prolongement de son éducation. Dans le cas de Trollope, le choix du dispositif de la « lettre de voyage91 » — genre littéraire par excellence de l’écriture des voyages au féminin92 — n’est pas anodin93. Barnard préserve aussi le rituel de l’écriture épistolaire tout au long de son voyage. Avant son départ pour l’Algérie, elle note : « I had the satisfaction of forwarding letters to my beloved parents, my darling child, and the friends of my early years, Marianne Davenport, and the Miss Goughs of Chelsea, of whom I did not dare to think too much, for my heart and mind were rather of the sensitive cast94. » À tout prendre, l’on pourrait considérer que la première version de sa relation viatique fut conçue, en partie, dans ses lettres qui portaient le germe de l’œuvre à venir95.
Conclusion
En croisant ces quatre points de vue de voyageuses européennes dans des contextes politiques et sociaux en mutations, quelques tendances communes se dégagent. Il nous semble que les événements politiques ont un impact relatif sur les pratiques de sociabilité habituelles de ces femmes, sauf lorsque ceux-ci altèrent directement les conditions de leur mobilité. À l’épreuve d’un contexte instable, le prestige social semble préserver le quotidien de ces femmes en voyage, sans toutefois leur interdire d’endosser temporairement de nouveaux rôles. Les usages élitaires et mondains se transposent et s’inscrivent dans une continuité, qui, excepté quelques négociations, tend à résister aux changements contextuels. Un aspect particulièrement visible dans ces écrits concerne la concomitance des pratiques (de l’espace) et des modes de sociabilité propres aux cercles aristocratiques et bourgeois au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Ces circulations sont également à rapprocher du phénomène que Daniel Roche a formulé en termes de paradoxe :
S’il faut prendre en compte l’histoire des voyages, c’est que leur connaissance mesurée révèle, du XVIe au XIXe siècle, l’essor d’un intérêt, d’une transformation collective, d’une illusion ; en même temps qu’elle donne à voir les encarts sociaux et culturels de la pratique, et plus encore la modification des espaces intéressés — moins leur élargissement que leur rétrécissement, contrairement à l’idée reçue96.
Si l’altérité géographique semble effacée au profit de la juxtaposition des pratiques, la rencontre de l’altérité culturelle réveille aussi une curiosité limitée chez les voyageuses. Autrement dit, elle est prise en considération seulement lorsqu’elle sert à préserver une certaine solidarité de classe et donc, étroitement liée au profit personnel. Nous relevons que, même sous une « forme ludique97 », la sociabilité vécue par ces voyageuses semble se présenter comme une réponse mécanique, transposée et transposable, donc, statique. En effet, « le lien de réciprocité98 », fondé sur le mouvement, selon la définition de G. Simmel, paraît s’estomper face à des « interactions » apparentes qui se conçoivent, elles aussi, dans un devoir de représentation ou de performance.
Regards « obliques99 », postures ambivalentes, figures paradoxales qui « voyagent […] sans traverser les frontières de sa culture100 » constituent autant de caractéristiques partagées par ces voyageuses qui s’affirment pourtant comme de légitimes « témoins de leur temps101 », même si elles demeurent contraintes par les injonctions de classe et, plus particulièrement, de leur genre. De même, la restitution de leur propre subjectivité, possible a priori dans l’écriture du voyage, est entravée par les normes qui régissent les deux pratiques, celle du voyage et de sa transcription. Parallèlement, la pratique diariste de Gabriela de Schwarzenberg révèle un autre versant de ces injonctions. Dans la mesure où la lettre incarne le « lieu de rapprochement symbolique102 », avec soi et avec l’autre, il peut aussi être intéressant d’envisager la correspondance des quatre voyageuses comme un espace singulier où elles trouvent la possibilité de composer au mieux avec cet autre versant d’une « socialité policée103 ». L’espace épistolaire devient en effet le lieu d’où surgissent leurs projets d’écriture, dans leur forme brute et où s’expriment leurs aspirations. C’est dans ce cadre discursif qu’elles peuvent, avant tout, entretenir les quelques rares liens des sociabilités choisies104. Enfin, c’est peut-être dans l’aveu des souffrances d’une Eleonora de Schwarzenberg avant le départ, osant l’épanchement dans l’espace intime de son journal, que se cristallise l’étendue du « trompe-l’œil » certalien :
[…] je sentis une douleur dans le cœur qui m’ôta la respiration, je croyais être trainé [sic.] à la mort, oubliant que c’était pour mon propre agrément que je faisais ce voyage.105
Comment comprendre cet « oubli » ? Faut-il le rapprocher de cette vision existentielle chère à Madame de Staël, pour qui « voyager [… était] un des plus tristes plaisirs de la vie »106 ? Outre l’appréhension du voyage et la désillusion éprouvée quant aux joies des sociabilités qu’il promettait, cet oubli, ou plutôt ce rappel des contraintes imposées par le statut et le genre, préfigure la prise de conscience de l’étendue du « cercle de l’enfermement107 », dont se détourneront, tant bien que mal, les voyageuses occidentales, bourgeoises et femmes du peuple, de la seconde moitié du siècle.
