À la suite du Hun Blond, publié en 1998, Cavanna a écrit deux autres romans, La Hache et la Croix (1999) et le Dieu de Clotilde (2000), consacrés aux aventures de Loup, fils de Bouzil, le Hun blond, et de ses amis. Ces trois premiers romans se déroulent durant le règne de Childéric, mort en 481 puis celui de son fils Clovis, entre 481 et 511. Cette période, qui correspond à la fin de l’empire romain d’Occident (en 476 de notre ère), a fait l’objet d’une attention particulière des historiens français nationalistes, car elle est considérée depuis le Moyen Âge comme celle de la naissance de la France, à travers le royaume catholique des Francs fondé par Clovis. Ses descendants, nommés Mérovingiens, régnèrent sur différents royaumes des Francs jusqu’au milieu du VIIIe siècle de notre ère où ils furent remplacés par la nouvelle dynastie des Carolingiens1. Cavanna a consacré les trois romans historiques suivants, Le Sang de Clovis (2001), Les Reines rouges (2002) puis L’Adieu aux reines (2004) aux aventures de Petit Loup, petit-fils de Loup, et de sa compagne Minnhilde, princesse wisigothique issue de l’entourage de la reine Brunehaut. Elles se déroulent durant les guerres civiles entre les arrière-petits-fils de Clovis, entre 570 et 613, qui se terminèrent par la mise à mort spectaculaire de Brunehaut par le roi Clotaire II, fils de la reine rivale Frédégonde.
Dans son article sur « Le Hun Blond (1998) de François Cavanna : Des engagements citoyens à l’anti-téléologie2 », Benoit Quinquis a bien montré comment François Cavanna (1923-2014) faisait des héros de son roman historique les porteurs de ses propres valeurs : « le pacifisme, le féminisme, et l’anticléricalisme ». Ce ne sont donc pas sur ces éléments que je vais m’attarder ici, mais sur la période choisie par l’auteur comme cadre de ces romans historiques, les temps mérovingiens et la place qu’ils tenaient dans sa culture historique. Pourquoi s’intéresser, au tournant du IIIe millénaire, aux débuts du Moyen Âge ? Nous analyserons ici les éléments qui ont pu porter cette époque à l’attention de l’auteur, ce qu’il dit mais aussi ne dit pas de ses sources d’inspiration, ainsi que les procédés par lesquels il a respecté, et détourné, les conventions du roman historique pour porter ses propres convictions et dynamiter l’histoire officielle.
Clovis et les origines de la France
François Cavanna n’a jamais caché son intérêt pour l’histoire de France telle qu’elle était enseignée à l’école primaire. Il a donné, en s’appuyant sur les peintres « pompiers » (on peut aussi les appeler néo-académiques) sa propre version de l’histoire des origines de la France3 en 1991 et commenté les illustrations qui décoraient les murs de la classe, en 20034. La rédaction des romans mérovingiens s’insère au milieu de ces publications et ils sont, comme elles, inscrits dans la longue tradition qui place le baptême de Clovis aux origines de l’histoire de France. Dans un ouvrage qui proposait une relecture décalée des grands récits conventionnels de l’histoire de France, j’ai montré comment une telle affirmation s’était retrouvée dans la bouche de Charles de Gaulle5. Un collègue, et ami, a réussi quant à lui l’exploit de présenter le baptême de Clovis, et son absence notable de témoignage contemporain, dans une perspective nouvelle dans un ouvrage qui appartient à la série vénérable « les Trente journées qui ont fait la France », qui célèbre les grands hommes et l’histoire nationale6… La période choisie par Cavanna pour ses romans historiques est donc celle qui, dans le récit national classique longtemps enseigné, marque la naissance de la France.
La préoccupation didactique est d’ailleurs présente dans la publication des romans historiques de Cavanna. Dans le premier tome, il fournit en annexe un cahier à vocation pédagogique avec des définitions et une carte pour aider son lecteur7. Le volume suivant détaille une liste d’ouvrages, précédée de la mention « Merci à8 ». Le dernier volume des romans mérovingiens présente de même un arbre généalogique et des références comme remerciements9. On y trouve des lectures spécialisées, de nature hétéroclite. Une partie correspond aux connaissances scientifiques diffusées à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle :
- La traduction en français, par Robert Latouche, des Histoires de Grégoire de Tours, le seul auteur à nous présenter dans le détail le règne de Clovis, alors même qu’il naquit plus de vingt-cinq ans après sa mort ;
- Les ouvrages de Roger-Xavier Lantéri, Stéphane Lebecq, Jean-Pierre Leguay, Patrick Périn et Michel Rouche. Il s’agit de livres à destination du grand public, mais qui s’appuient sur la recherche universitaire de la fin du XXe siècle.
Néanmoins Cavanna ne se limite pas à la lecture d’universitaires et glisse des références très anciennes, révélant sa fascination pour les auteurs qui forgèrent la perspective anticléricale et nationaliste de l’histoire européenne. Edward Gibbon publia en anglais son Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain entre 1776 et 1788. Il y détaille l’idée d’une décadence interne à l’empire romain, à laquelle il associe le christianisme, qui serait à l’origine de sa disparition. Lors de sa publication, et dans les cent cinquante ans de discussions passionnées qui la suivirent, la perspective décliniste de Gibbon fut combattue par les penseurs catholiques qui défendaient l’alliance nouée par l’Église et le pouvoir dès l’époque de Constantin, et donc l’héritage de l’Empire romain chrétien. Ils s’opposaient à des auteurs comme Amédée Thierry, une référence de 1865 mise en avant par Cavanna, qui soulignait les apports féconds apportés par les barbares à une civilisation finissante. Godefroy Kurth, un historien belge mort en 1916, s’efforçait quant à lui de proposer une vision scientifique des complexités de la période, sans se référer ni à l’admiration allemande pour les Germains, ni à l’obsession française pour l’héritage gallo-romain, telles qu’elles furent développées de façon antagoniste à la fin du XIXe siècle10.
La confusion née de ces présentations contradictoires trouve d’ailleurs sa place dans le roman. Ainsi, un chef bagaude, Vulpus, lance cette remarque au Franc Gunther :
Quel genre de Teuton ? Il y en a tant et tant, de vous autres ! Entre les Francs, les Saxons, les Goths, les Burgondes, les Alamans et le reste, je m’y perds. Et encore : il y a les Francs de par ici et les Francs de par là-bas, qui ne peuvent pas se piffer, il y a les Goths de l’Orient et les Goths de l’Occident... Pour moi, tout ça, c’est des Boches. Ça baragouine le même galimatias de sauvages à t’arracher le gosier11.
À travers le clin d’œil anachronique aux « Boches », Cavanna faisait sienne cette représentation clivée des origines, héritée des théories raciales du XIXe siècle, où le type de langue, ici germanique, aurait illustré une séparation stricte entre les divers groupes depuis des lieux de migration lointains.
De la Renaissance à 1871, de nombreux intellectuels soutenaient que les barbares de langues germaniques étaient les ancêtres directs, sans métissage, des Allemands, dont ils appelaient l’unification dans une entité politique à construire, l’Allemagne. Toute description du passé barbare prenait alors sens dans la perspective de cette construction nationale en cours. En France, les descriptions de l’époque mérovingienne étaient aussi liées au positionnement politique des auteurs du XIXe siècle. Le royaume de Clovis et ses successeurs permettait de s’interroger sur les relations de plus en plus tendues avec leurs voisins continentaux, mais surtout de questionner les choix de régime politique. Fallait-il revenir à la monarchie ? Tenter la République ? Soutenir l’alliance du trône et de l’autel ? Refuser tout rôle politique au christianisme ? Les débats étaient passionnés, les positions tranchées et les descriptions des rois mérovingiens instrumentalisées dans une argumentation propre à chaque auteur12.
Cavanna revendique donc des lectures hétéroclites, mêlées à des lectures savantes. Les différents auteurs ont rédigé leurs présentations de la fin du Ve siècle avec des points de vue partisans, ancrés dans des contextes idéologiques spécifiques et des publics variés. C’est sans doute le caractère irréconciliable de ces descriptions qui l’a séduit, car leurs décalages permettent à Cavanna de créer sa propre interprétation de la période.
Ainsi, le désir de retourner les poncifs attachés à la fin de l’empire romain apparait dès le titre du premier romain, à travers l’oxymore du « Hun blond », mélange supposé impossible des caractéristiques asiatiques du Hun et germaniques du Franc. L’improbable métissage devient l’emblème de l’histoire oubliée, des individus derrière l’histoire officielle et de la liberté. Les a priori racistes sont repris, mais amplifiés jusqu’à l’absurde, comme dans la description des Huns, qui allient innocence et barbarie : « Les terribles petits hommes jaunes ne savaient que tuer, piller, brûler. Ils sodomisaient, empalaient, arrachaient les yeux en grande allégresse, s’amusaient comme des enfants, riant de leur rire aigrelet13 ». Derrière la description de Cavanna se retrouve sa fascination pour les peintres « pompiers », ici Ulpiano Checa Sanz, l’Enlèvement, dont il a décrit ainsi le sujet :
Quoi de plus fabuleusement tentant pour un Hun qu’une femme blonde ? Le terrible petit homme jaune emporte la blanche patricienne, dans un galop d’enfer, vers on ne sait quels monstrueux accouplements. Peut-être rassasié – déçu ? – , la jouera-t-il aux osselets. Les Huns ne connaissent pas encore les dés, ni les cartes14.
S’il donne de la période une vision clivée entre barbarie et romanité, dépassée aux yeux des historiens spécialistes de cette période, Cavanna la retourne par l’itinéraire de héros atypiques, comme Bouzil, un Hun capable de séduire une femme franque par sa musique et son amour. Les héros de Cavanna sont des transfuges qui refusent les appartenances au nom de l’amour, librement associé au sexe. Le groupe de héros suivi au long des six tomes tire ainsi son origine de la rencontre de Waldrude et de Bouzil :
Elle jette ses bras autour du cou de Bouzil, se colle au large torse, lui murmure à l’oreille « Mon petit Hun ! »
Et puis, toute surprise de ce qui lui arrive, elle se trousse, et s’ouvre, et attire à elle, en elle, l’Amour en personne, venu à elle du fond de l’Asie15.
Tout en reprenant les poncifs racistes sur les caractéristiques des uns et des autres, Cavanna les subvertit en montrant des personnages unis par des liens d’amour et d’amitié, intégrant même des animaux domestiques, qui transgressent les races et les peuples. La famille qui rassemble Bouzil, Sassa, Gunther et Gwendoline, est fondée sur l’élection. Elle est faite d’un mélange de peuples qui finit bien, dans le fond, par ressembler au creuset français dans lequel a grandi le petit Rital16. Mais il n’est question ici que de choix individuels, jamais d’adhésion à un projet institutionnel.
Cavanna a donc choisi de placer ses héros dans le cadre matriciel de l’histoire de France, en profitant de la discordance des explications sur la fin de l’empire romain et sur les apports barbares. Les présentations contradictoires de ce cadre historique lui ouvraient un espace fictionnel large. Il pouvait y élaborer sa propre version des événements, une histoire qui laisse la place aux choix de chacun.
Brunehaut et Frédégonde
Pour la deuxième série de romans, situés à la génération postérieure, Cavanna évoque comme référence les Récits des temps mérovingiens d’Augustin Thierry17, publiés en 1840. Il s’agit du grand succès scolaire du XIXe siècle, qui reprenait les récits de vengeance et de fureur de la Chronique de Frédégaire (composée au VIIe siècle, une cinquantaine d’années après les événements) dans une perspective républicaine, réduisant les souverains à leurs passions égoïstes et incontrôlables, et pédagogique18. Cavanna a lui-même ainsi résumé la philosophie générale de l’histoire des rois enseignée aux écoliers :
L’Histoire de France, c’est des rois. Aujourd’hui, on a la République, mais c’est plus de l’Histoire, c’est maintenant. Il y a les bons rois et les mauvais rois. Les bons rois sont ceux qui ont gagné des guerres et agrandi le territoire national. Les mauvais rois sont ceux qui ont pris la tripotée et se sont fait grignoter des provinces. […] On dirait que les rois n’étaient là que pour agrandir la France le plus possible avant d’en faire cadeau à la République19.
L’écolier français du premier XXe siècle avait bien retenu sa leçon, et l’expose à nouveau sous le titre de « Moralité (puisqu’il en faut une…) » :
C’est une histoire triste. La morale n’y trouve pas son compte. Les « bons » ont perdu. Les « méchants » ont gagné. Ils ont gagné bien au-delà de la mort et du supplice abominable. Ils ont, dans le corps de l’Europe naissante, injecté le venin de la féodalité. Toute l’histoire de la France des rois est celle de la lutte, souvent désespérée, des souverains et de leurs ministres contre la désagrégation voulue par les grands féodaux20.
Cette étonnante conclusion pourrait ne refléter que l’intégration de l’argument des historiens républicains, qui ont repris la perspective des écrivains au service des rois de France, mais cette fois en faveur de l’État centralisateur. Néanmoins, Cavanna sait aussi se garder de cette morale utile, en célébrant les femmes et le sexe plus que les projets politiques.
Dans la Chronique de Frédégaire, écrite vers 660, les guerres civiles entre les rois mérovingiens sont ramenées à des affaires domestiques, comme si les rivalités qui déchiraient l’aristocratie franque pouvaient se résumer à la lutte entre les deux reines rivales, Brunehaut et Frédégonde, qui ne furent pourtant en position de pouvoir qu’en raison de l’assassinat de tous les hommes adultes de leur clan21. Si les historiens analysent aujourd’hui les choix des deux reines comme le simple remplacement, supposé temporaire, des chefs masculins assassinés, la Chronique de Frédégaire choisit de présenter Brunehaut, portée par sa perfidie féminine, comme l’unique responsable du bain de sang. La désignation de ce bouc émissaire permettait à l’aristocratie franque de s’unifier à nouveau sous le règne de Clotaire II, le fils de Frédégonde, puis de son petit-fils, Dagobert.
Le morceau de bravoure le plus célèbre concerne la description du supplice de Brunehaut, présentée par le roi vainqueur, Clotaire II, comme responsable de la mort antérieure de tous les protagonistes, y compris ses propres alliés :
Clotaire, devant qui Brunehaut est présentée et qui nourrissait une vive haine à son égard, lui impute le meurtre de dix rois francs, à savoir Sigebert et Mérovée ainsi que leur père Chilpéric, Théodebert et son fils Clotaire, un autre Mérovée, le fils de Clotaire, Thierry et ses trois fils, qui venaient juste d’être supprimés. Après lui avoir infligé, pendant trois jours, divers tourments, il ordonne qu’on la conduise à travers toute l’armée juchée sur un chameau, puis qu’on l’attache par les cheveux, un pied et un bras à la queue d’un cheval particulièrement fougueux. Là, elle a les membres désarticulés par ses coups de sabots et par la rapidité de sa course. Warnachaire est établi comme maire du palais dans le royaume de Bourgogne, après s’être fait jurer par Clotaire que jamais du temps de sa vie, il ne serait déposé. En Austrasie, Radon, lui aussi, s’empara de la même fonction.
On scella l’unité du royaume franc, comme cela avait été le cas lorsque dominait Clotaire 1er. Avec tous ses trésors, il est placé sous l’autorité de Clotaire le Jeune, qui par la suite le garda avec bonheur pendant seize ans, préservant la paix avec toutes les nations voisines22.
Ce récit partisan, repris sans distance par les historiens du XIXe siècle, permettait la concentration de l’intrigue sur deux femmes présentées comme monstrueuses, n’exerçant le pouvoir qu’au service de leur passion.
La première série de romans mérovingiens de Cavanna fait déjà la part belle à deux femmes de pouvoir, dont les hommes sont les jouets inconscients : « Clotilde, Geneviève. Deux femmes fortes sans qui Clovis ne serait pas Clovis23 ». La transgression du pouvoir féminin, forcément présenté comme occulte et illégitime jusqu’au XXe siècle, exerce une fascination sur Cavanna, qui en vient logiquement à consacrer les trois derniers livres aux affrontements entre Brunehaut et Frédégonde, les « Reines rouges24 ».
Cavanna ne faisait là que reprendre un thème développé à l’envi par les historiens nationalistes, comme Augustin Thierry et Jules Michelet, en reprenant le récit de la Chronique de Frédégaire et en lui adjoignant les préoccupations de race et de barbarie propres au XIXe siècle. Voici le commentaire de Michelet :
Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des rois ; ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des Goths d’Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de grâce et d’insinuation, fut appelée, par son mariage avec Sigebert, dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, théâtre d’une invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout barbare, s’empara de l’esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Néron de la France […] Elle-même, belle et homicide, tout entourée de superstitions païennes, nous apparaît comme une Walkyrie scandinave25.
Si Michelet se pensait comme un historien et défendait une démarche rigoureuse, ce passage souligne son romantisme, car Frédégonde n’avait, par exemple, aucune raison d’être plus païenne que Brunehaut… Mais l’affrontement de deux belles femmes devait être encore souligné… Ces contrastes exacerbés sont repris par Cavanna, qui célèbre l’impitoyable beauté de ses héroïnes, incroyables séductrices. Ainsi, Frédégonde est décrite comme « belle à couper le souffle. Couchée dans une étroite dalmatique d’or liquide moulant ses formes à tout jamais adolescentes26 ». Outre les célèbres descriptions des écrivains antérieurs, Cavanna reflète la fascination pour les affrontements des deux femmes chez les peintres du XIXe siècle. Ainsi, dans Nos ancêtres les Gaulois trouve-t-on ce commentaire sur le Meurtre de la reine Galswinthe, peint par Philastre fils en 1846 (cf. fig. 1) :
À peine le roi Chilpéric eut-il épousé la douce Galswinthe, sœur de Brunehaut, qu’il la délaissa pour retourner à ses amours avec la sensuelle et dominatrice Frédégonde, qu’il prétendit épouser. La polygamie était alors chose courante, jusque chez les prêtres et les évêques. Galswinthe accepta le partage, offrit même de laisser la place en abandonnant sa dot et ses trésors… Frédégonde voulait une victoire totale. Chilpéric fit donc étrangler Galswinthe dans son lit27.
Figure 1. Philastre fils, Meurtre de la reine Galswinthe, Musée municipal de Soissons, peint en 1846.
Fichier Wikimedia Commons.
Faut-il préciser que la polygamie épiscopale et cléricale ici évoquée ne ressort que de l’imagination de Cavanna ? Les clercs avaient alors le droit de se marier, ce qui présente une grande différence avec l’Église catholique après le XIe siècle. Mais un tel mariage n’incluait qu’une seule épouse, en suivant la tradition romaine. Cavanna exacerbe ici encore le caractère barbare des Francs, pour évoquer un crime sans autre fondement que l’orgueil. Le meurtre de Galswinthe, dont la motivation est déjà obscure dans la Chronique de Frédégaire, devient ici pure démonstration de domination.
En tant qu’auteur de roman historique, Cavanna sait sortir des poncifs par son imagination, ses descriptions hyperboliques et sa liberté de ton. Ainsi, Frédégonde jouit avec des « cris arrachés par la vulve cannibale28 », mais peut être soudainement vaincue par un amour total et impérieux : « À mon âge, hein ? Après tout ce que j’ai vécu ! Quelle conne ! Mais c’est si bon, d’être conne29 ! » Le caractère monstrueux de la reine emplit la perception de sa psychologie : « Frédégonde se déteste quand il lui faut étrangler un agneau sans défense. Pourquoi aussi faut-il qu’il y ait sans cesse des agneaux à étrangler30 ? ». Ces excès sont contagieux et sa rivale est elle aussi détruite par l’exercice du pouvoir : « Brunehaut est devenue une Frédégonde31 ». Le lecteur est donc transporté dans un affrontement dont nul ne sort vainqueur et la partie finale du dernier tome est intitulée de façon sobre « l’hécatombe32 ». Ce récit historique sans morale, et sa conclusion absurde, viennent ainsi illustrer les conceptions existentielles de Cavanna où la haine du catholicisme, décrit comme culte du « Dieu-cadavre », ne permet le culte que de l’humour, de l’amour et de la liberté. Reste entier le plaisir de la narration.
Déboulonner les héros officiels
La fiction est toujours revendiquée, chacun des titres est ainsi suivi de l’appellation « roman ». Mais ce n’est qu’au quatrième tome que Cavanna commente la notion de roman historique et s’autorise une référence à Alexandre Dumas pour illustrer son œuvre. Tout comme lui, il affirme placer ses personnages dans les « interstices entre les événements connus33 ». À partir de ses lectures, François Cavanna circonscrit donc son espace de liberté, celui où il pourra faire évoluer ses différents personnages. Ainsi sainte Geneviève, Childéric et Clovis seront à l’arrière-plan de l’ensemble des intrigues de la première série romanesque, les reines ennemies, Brunehaut et Frédégonde, de celles des trois suivants.
Suivant cette vision respectueuse de l’histoire officielle, les récits de Cavanna laissent la place à des épisodes attendus de ceux qui connaissent la période, comme la lettre de félicitation envoyée par l’évêque Remi de Reims à Clovis peu après son accession au trône, document énigmatique mais contemporain, ou encore l’épisode du vase de Soissons, raconté par Grégoire de Tours. Les romans fourmillent de détails qui se réfèrent aux attendus du lecteur, comme l’usage de la hache de jet, dite francisque34, dont Cavanna rappelle la « symbolique pétainiste35 » et que les peintres du XIXe siècle n’ont pas négligée – je pense au tableau de Lawrence Alma-Tadema, L’éducation des enfants de Clovis (1861).
D’autres objets sont empruntés, avec leur dénomination précise, à l’histoire savante et viennent renforcer la couleur locale : il y aura donc des spatha, l’épée longue maniée à deux mains, des scramasaxes, un poignard plus court dont le nom a des assonances qui font très barbares, tandis que l’entourage des rois est composé de leudes et d’antrustions. Il est fait de multiples allusions à la loi salique, dans le texte ou en note.
Derrière cette apparente soumission à l’histoire officielle et aux conventions du genre littéraire, l’inventivité de Cavanna lui permet de glisser ses propres créations. La connivence avec le lecteur est illustrée par des remarques narquoises. Il note ainsi : « Il ressort de cela que nous pouvons dater l’invention du mouchoir de poche et l’attribuer à sa véritable créatrice : Minnhilde, princesse wisigothe36 ». Certains commentaires sont aussi faussement révérends comme « les trompes d’argent à la voix de canard malade », présentées comme « sans doute les ancêtres des cornemuses »37. Incidemment apparaissent d’étranges coutumes, qui relèvent de la pure invention formaliste (« La tradition veut qu’un roi franc ne s’adresse à ses leudes que du haut d’un cheval38 ») ou barbare : « Les enfants de l’inceste étaient exposés là où les bêtes féroces pouvaient les dévorer39 ». Cavanna met donc en avant une érudition de pacotille, qui s’assume en partie comme telle, pour créer la connivence avec son lecteur et l’emmener vers le cœur de son propos, à savoir le renversement des personnages tutélaires de l’histoire officielle et catholique.
Le désir de retourner les poncifs attachés à la période apparait dès le titre du premier roman, à travers l’évocation inattendue d’un « Hun blond », acteur majeur mais inconnu des péripéties conduisant à la fin de l’empire romain d’Occident. Outre ses héros, acteurs décisifs mais restés anonymes d’événements majeurs, les inventions de Cavanna lui permettent de réinterpréter une histoire officielle dont il ne partage pas la morale catholique.
La principale figure mise à mal dans la première série de romans est celle de Clovis. À son propos, Cavanna est en réalité héritier de toute une tradition historiographique car le premier récit consacré à Clovis, composé par Grégoire de Tours dans le dernier quart du VIe siècle, est ambivalent. L’évêque de Tours fait du roi des Francs un héros appelé par Dieu, en raison des conséquences de son baptême dans la foi catholique. Mais il manifeste aussi un suprême dédain pour le passé, glorieux ou non, des Francs ou les ambitions de leurs rois. Grégoire leur oppose le rôle providentiel des grandes familles catholiques gallo-romaines, dont il s’enorgueillissait d’être le descendant, comme la plupart des évêques de son temps. Concernant Clovis, il condamne ainsi son élimination systématique, par la ruse, de l’ensemble des autres rois des Francs concurrents. Son récit n’est donc pas que laudatif et comprend en lui-même une critique forte de l’immoralité du pouvoir, dès lors qu’il n’est pas exercé en accord avec les évêques, piliers de la foi et de la morale.
Comme tous ses devanciers, Cavanna reprend donc les informations fournies par Grégoire de Tours, mais pour les tourner dans le sens qui l’intéresse. Il refuse tout héroïsme ou toute inspiration altruiste pour ne voir en Clovis qu’un cynisme souverain. La figure du roi fondateur devient alors celle d’un assassin, tel que le décrit Geneviève : « Tu es un criminel, Clovis, un homme de sang et d’orgueil, tu aimes vaincre, tu aimes tuer pour vaincre, tu aimes tuer pour tuer et en tout elle te suivra40. » La figure du roi fondateur est alors retournée et son prestige est le fruit d’une imposture : « Attila n’était qu’un enfant auprès de ce que tu seras. Tu feras couler beaucoup plus de sang et de larmes qu’il n’en fit couler, beaucoup plus. Attila sera honni dans les siècles. Toi, tu seras vénéré41. » L’histoire officielle est donc présentée comme un mensonge venu camoufler le triomphe de la « félonie42 ». Le résumé qui introduit la deuxième série de romans évoque ainsi Clovis comme un « chef doué d’une avidité dévorante, d’une ambition démesurée ainsi que des moyens de les satisfaire » dont le baptême relève d’une « astuce suprême, Clovis avait renié la religion de ses pères pour devenir le seul roi chrétien de rite catholique romain43 ». Ce décalage entre la louange officielle du roi chrétien et le personnage de meurtrier cynique reçoit un commentaire sarcastique, en connivence avec le lecteur : « De toute façon, c’est le vainqueur qui écrit l’histoire44 ».
L’humour est aussi présent dans ce retournement dramatique, par les multiples substitutions, qui viennent subvertir la rencontre attendue de Clovis et Clotilde. Cavanna a probablement en tête la représentation du couple royal proposée par Antoine-Jean Gros pour la coupole du Panthéon (cf. fig.2). Il l’a décrite ainsi :
Courbant la tête, baissant les yeux, le puissant roi des Francs se laisse docilement conduire par son épouse, la très pieuse Clotilde aux seins pointus, vers le baptême. L’index dressé de celle qui sera sainte Clotilde ne saurait indiquer que le chemin du Ciel45.
À rebours de cette présentation, les péripéties des différents romans font que, suivant Cavanna, Clovis trompé a finalement épousé la sœur de Clotilde, scandaleusement sortie du couvent, pour former avec elle un duo à l’ambition sans limite. Le roi, calculateur cynique, fut lui-même trompé par plus machiavélique que lui.
Figure 2. Antoine-Jean Gros, Esquisse pour la coupole du Panthéon (église Sainte-Geneviève), Clovis et Clotilde, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, peinte en 1811.
Fichier Wikimedia Commons.
Je me demande si ce n’est pas sur ce retournement des récits traditionnels que Cavanna était le plus en décalage avec ses lecteurs, ce qui expliquerait l’absence de succès de ces romans mérovingiens. Car pour saisir l’inversion des figures officielles, la dérision et la fantaisie qui transforment leur parcours, il faut en avoir une connaissance fine. Or, l’enseignement de l’histoire des Mérovingiens a déserté l’école primaire, tandis que la propagande catholique a abandonné aussi bien Clovis que Clotilde, associés à une foi officielle peu porteuse, pour mettre en avant la prière individuelle et l’amour de Dieu pour chacun.
À travers ces romans, François Cavanna mettait en valeur des épisodes qui ont passionné le XIXe siècle, qui leur a consacré de multiples romans, récits et peintures, mais ont été massivement délaissés depuis. Le baptême de Clovis, par exemple, a disparu des programmes d’histoire, entre la 6e et la 5e, sans qu’on y prête attention. Il faut le plus souvent attendre une première année d’histoire à l’université pour avoir la chance de rencontrer les reines Brunehaut et Frédégonde et découvrir les pages et les tableaux passionnés qui leur ont été consacrés. Mon enseignement à l’université est ainsi confronté non pas à des interprétations contraires de la période mérovingienne, mais à son ignorance totale. Qui, à part moi, certains de mes étudiants ou de mes collègues, peut encore saisir la grosse farce que représente, au troisième tome, le détournement de la légende de sainte Ursule et du sacrifice des onze mille vierges46 ? Qui relève, dans la note décrivant la coiffe des évêques47, une allusion au tableau de Luminais illustrant la mort de Chilpéric (cf. fig.3) ? Qui rit de voir Clovis roi catholique et misogyne, berné par les femmes ?
Figure 3. Evariste-Vital Luminais Mort de Chilpéric, Hôtel de ville de Lyon, peint en 1885.
Fichier Wikimedia Commons.
D’une certaine façon, le savoir initial de Cavanna est représentatif d’un enseignement dans une perspective chrétienne et nationaliste qui était déjà réactionnaire et dépassée dans l’entre-deux-guerres. Le décalage avec les générations suivantes a crû jusqu’à rendre, à mon avis, peu compréhensible son humour et sa finesse dans la subversion du monde mérovingien. Il reste le plaisir de la langue, la vivacité du récit… et peut-être, pour le lecteur curieux, le désir de mieux comprendre une époque charnière, qui ne correspond pas à nos a priori sur le Moyen Âge. Les temps mérovingiens, tout comme le récit de Cavanna, nous offrent un incroyable horizon de liberté, pour rire comme pour réfléchir à notre humanité.



