De son vrai nom Henri Roussel, Delfeil de Ton est l’ultime survivant, outre Willem, de l’équipe qui fonda en 1969 Hara-Kiri Hebdo, le journal qui allait prendre pour titre Charlie Hebdo après son interdiction par le ministère de l’Intérieur en 1970. En aval de la journée d’étude, il a accepté de répondre à son tour à nos questions dans un café de la place Beaubourg.
Comment avez-vous connu Cavanna ?
Je le raconte déjà dans mon bouquin Ma véritable histoire de Hara-Kiri Hebdo (Wombat, 2016) et je n’ai rien à y ajouter. L’idée de cette « véritable histoire » était justement de la rétablir car tout ce qui avait été raconté à ce sujet était faux, ne serait-ce que quand on dit Charlie pour parler de Charlie Hebdo… Mais il n’y a PAS d’hebdomadaire qui s’appelle Charlie ! À l’origine, Charlie était le titre d’un mensuel que j’avais fondé, et quand Raymond Marcellin a interdit le titre L’hebdo Hara-Kiri, nous avons rebaptisé l’hebdomadaire, qui était le « prolongement hebdomadaire » du mensuel Hara-Kiri, d’après le nom de l’autre mensuel des éditions du Square, d’où Charlie Hebdo, mais il ne faut pas confondre Charlie et Charlie Hebdo. Donc, j’ai commencé à raconter mon histoire dans le numéro 1 de Siné Hebdo : à l’époque, on ne savait pas s’il y aurait un numéro 3 ! Finalement, ça a duré un an et demi : j’aurais pu continuer après, mais je n’écris qu’à la commande, tous mes livres sont des recueils. J’ai juste rajouté trois ou quatre lignes à la fin car il y avait eu les attentats entretemps… Pour revenir à Cavanna, en fait, j’avais envoyé mes textes à Hara-Kiri par la poste et il n’a répondu que deux ans après ! J’avais donné les coordonnées de mes parents et, quand il a téléphoné, comme par hasard, j’étais là. Il avait une voix qui ne ressemblait pas à son physique… Il m’a annoncé que mes Mémoires allaient être publiés dans le prochain numéro : je n’y croyais plus ! Il faut dire qu’à cette époque, l’équipe était décimée : comme dessinateurs, il ne restait plus que Reiser et Wolinski ! On était donc cinq collaborateurs réguliers avec Choron. Pour moi, c’était le summum, mais j’ai regretté qu’il n’y ait plus Gébé ni Cabu : ils sont revenus quand on a lancé un hebdo.
Quel effet vous a fait votre rencontre avec lui ?
Je le connaissais de tête, on le voyait en photo dans Hara-Kiri. J’étais content mais je voyais bien que j’arrivais dans une maison décimée ! Pour fabriquer le journal, ils avaient accès à partir de sept heures du soir à un bureau qu’on leur prêtait ! Avec Cavanna, on s’est tout de suite bien entendus : il ne voulait pas que je corrige mes Mémoires. Puis il m’a demandé de faire une chronique, « Le cinéma de Delfeil de Ton », ensuite j’ai fait « le jazz », je me suis mis à écrire des contes… J’ai écrit beaucoup, mais Cavanna remplissait à lui seul la moitié du journal : des textes, des photos, des montages, tout ça à la main ! Il travaillait comme un dingue ! Alors qu’il habitait au fin fond de la Seine-et-Marne, dans un pavillon avec cinq gosses !
Vous impressionnait-il ?
Reiser et Cabu le vouvoyaient ; moi, je l’ai toujours tutoyé, il n’y avait « que » onze ans d’écart entre nous deux. Ce qui m’impressionnait, c’étaient les idées incroyables qu’il avait. Aujourd’hui, on en fait un maître à penser, mais c’était d’abord un auteur comique ! Le meilleur de Cavanna, pour moi, c’est le Cavanna de Hara-Kiri, celui que les gens ne veulent pas voir. On était des humoristes, on faisait des trucs dingues ! Tout le monde nous a pompés, mais à l’époque où c’est paru, c’était vraiment le coup de poing dans la gueule ! Le côté « journal politique », on y a été amenés parce qu’on a fait un hebdomadaire, mais dans le premier numéro de l’hebdo, c’était surtout moi qui faisais de la politique… Puis j’en ai eu marre ! Ce qu’on faisait dans l’hebdo, c’était pour gagner notre vie, mais ce qui nous intéressait, c’était Hara-Kiri. Le Charlie Hebdo d’aujourd’hui ne m’intéresse pas, ils sont sérieux comme des papes ! Et puis on ne respectait rien ! On était dans une société très coincée ! Aujourd’hui, on a d’autres coincements : il y aurait un hebdo à faire… Mais personne n’est là pour ça.
Aujourd’hui, on réduit souvent Cavanna à sa saga autobiographique…
Il m’a dit un jour qu’il regrettait d’avoir écrit Les Ritals parce qu’on ne lui parlait que de ça. Il l’a fait relativement tard dans l’histoire de Hara-Kiri, Belfond a sorti le bouquin, ça a été un succès colossal, ça a donné lieu à deux soirées sur TF1… Bref, pour le grand public, Cavanna, c’était Les Ritals, point. Et pourtant, L’œil du lapin, c’est bien meilleur que Les Ritals, et Les yeux plus gros que le ventre, c’est aussi de l’excellent Cavanna, mais on ne les trouve qu’en vieux poches d’occasion, c’est consternant ! Gallimard devrait les rééditer : il était heureux de faire ses derniers livres chez Gallimard, c’était la revanche du fils d’immigré qui n’avait pas fait d’études. Si on lui avait proposé l’Académie, il aurait fini par dire oui ! Il aurait été content d’apprendre que vous avez parlé de ses romans historiques, à Brest : moi, je n’accrochais pas, mais lui, il a aimé les écrire. Il était quand même devenu un auteur important, mais il a eu de la chance de rencontre Virginie : ce n’est pas son fils qui s’occuperait de son œuvre ! Il n’aurait jamais imaginé qu’on parlerait de lui à la Sorbonne cinq ans après sa mort. De son vivant, son nom a quand même été donné à la bibliothèque de Nogent, ce n’est pas rien !
Avez-vous continué à le fréquenter après l’arrêt de Hara-Kiri ?
Un peu moins. Au Square, on se voyait tout le temps, on n’avait pas besoin de prendre rendez-vous, mais on n’avait que des relations de boulot et, en dehors de ça, on s’en foutait. Après l’affaire Siné, il s’est senti très seul, ça nous a beaucoup rapprochés. Dans les six dernières années de sa vie, on n’était pas nombreux à le voir, j’en ai fait partie. On ne travaillait plus ensemble, on se voyait pour se voir, et c’est là qu’on est vraiment devenus amis et non plus seulement collègues.
Il ne vous a jamais déçu ?
Non. Je n’approuvais pas tout ce qu’il faisait, j’étais parfois critique, j’ai pu déplorer certains trucs, mais bon, il était comme il était… 25 ans d’existence, c’est beaucoup pour un journal comme Hara-Kiri, et Cavanna avait déjà 37 ans quand il l’avait lancé ! D’autant qu’il avait été marqué par l’Allemagne dévastée… C’était un type très honnête, il s’est fait rouler par des gens qui ne l’étaient pas, dont Choron qui a d’ailleurs fini par se rouler lui-même… Enfin, il n’est pas mort dans la misère !
Que pensiez-vous de Stop-crève ?
Ça aurait pu aller s’il l’avait fait une ou deux fois, mais il en a trop fait, ça devenait répétitif. C’était le Cavanna qui se prenait au sérieux, celui que j’aimais moins : c’était « fou » dans un sens, mais ce n’était pas drôle ! La page avec le grand-père qui fait du yoga pour tenir dans un tout petit cercueil1, pour moi, ça, c’était le grand Cavanna, celui qui faisait des choses que personne n’avait jamais faites ! D’ailleurs, tous ceux qui ont tenté de faire des journaux semblables à Hara-Kiri se sont cassés la gueule : seul Fluide Glacial a survécu.
Et L’aurore de l’humanité ?
Ça, c’est très bon, comme les Aventures de Napoléon ou les Écritures… Mais ce qui est aberrant, c’est qu’on les a publiés sans leurs illustrations ! Ça devrait être interdit ! Si Cavanna ne voulait pas d’illustrations, il n’en mettait pas. Donc, s’il en avait mis, on ne devrait pas les détacher du texte auquel elles donnent toute sa portée burlesque.
Propos recueillis à Paris par Benoît Quinquis en février 2024.
