Introduction

Texte

François Cavanna (1923-2014) a connu avec Les Ritals la même injustice que Pierre Choderlos de Laclos avec Les Liaisons dangereuses ou Paul Féval avec Le Bossu : le succès d’un ouvrage a éclipsé le reste d’une œuvre pléthorique, aussi remarquable par son abondance que par sa variété. L’injustice a été vécue comme telle par l’auteur de son vivant si l’on en croit Delfeil de Ton : « Il m’a dit un jour qu’il regrettait d’avoir écrit Les Ritals parce qu’on ne lui parlait que de ça1. » Dans le meilleur des cas, le grand public se rappelle à peine que Cavanna fut aussi le fondateur de Charlie Hebdo, le journal qui acquit, un certain 7 janvier, un statut symbolique dont il se serait sûrement passé. Et combien sont-ils aujourd’hui, à peine plus d’une dizaine d’années après sa mort, autant dire un saut de puce à l’échelle de l’histoire, à se rappeler qu’une bibliographie établie en 2008 faisait état de plus de soixante livres publiés sous son nom2 et que bon nombre de ses écrits restent à ce jour en attente de compilation dans un ouvrage ? Cette prodigalité littéraire est d’autant plus remarquable qu’elle s’est exprimée dans des genres étonnamment variés, au point que l’autobiographie fait figure, au sein de son œuvre, de partie émergée d’un iceberg fort bigarré : Cavanna s’illustra aussi dans l’art du roman, surtout historique ; il écrivit en outre sans relâche pour les besoins des journaux qu’il fonda, non seulement Charlie Hebdo mais aussi le mensuel Hara-Kiri pour ne citer que les plus connus, et cette activité scripturaire intense l’amena à manifester des talents de dramaturge, notamment avec Louise la pétroleuse (Belfond, Paris, 1981), et même de poète, comme en témoigna, entre autres « Paris-Rombière », chanson qu’il écrivit pour Marcel Amont et qu’il eut le culot de conclure par la formule « les poètes sont des cons3 ». Devant tant de profusion et de diversité, on est en droit de se demander s’il est envisageable de trouver une unité à l’œuvre de Cavanna et, si oui, quelle en est la source.

Dans un article consacré à cette partie méprisée de son œuvre que sont ses romans historiques, je suggérai que Le Hun blond, premier tome de sa saga mérovingienne en six volumes, avait une structure narrative plus proche du roman picaresque que de l’épopée, « peut-être parce que cette structure plus "souple" s’avère plus pertinente, aux yeux de l’auteur, pour appréhender l’histoire dans sa vérité chaotique4 ». De fait, Cavanna vécut assez longtemps pour être témoin des vicissitudes que connut l’humanité pendant quasiment un siècle entier, tant et si bien qu’à soixante ans passés, il exprima clairement son renoncement désabusé à l’idée d’une finalité logique de l’histoire humaine ; en un paragraphe d’un billet d’humeur repris dans le recueil Coups de sang, l’auteur mit littéralement à bas l’idée, héritée de Hegel, d’une fin de l’histoire par laquelle celle-ci rendrait des comptes à la raison :

Staline après Hitler, Mao après Staline, Franco et quelques autres pendant tout ce temps, je finis tout de même par trouver que la prise de pouvoir par la raison raisonnante était bien lente à venir, qu’il semblait bien que c’était de plus en plus toujours la même chose et que, si progrès il y avait, il n’était pas d’une évidence aveuglante. Que même on faisait de moins en moins appel à l’intelligence, au doute préalable et à l’esprit critique, mais qu’on lançait des slogans imbéciles et bien rythmés que les masses hurlaient en chœur en courant joyeusement se faire tuer5.

Dès lors, la diversité de l’œuvre de Cavanna peut trouver à s’expliquer par le lien étroit qu’elle semble entretenir avec ces vicissitudes historiques qui avaient progressivement eu raison de sa « certitude […] du progrès6 » : sa bibliographie serait donc abondante et variée parce qu’il en va ainsi non seulement de l’histoire humaine mais aussi de l’incidence de cette dernière sur sa vie et sur son œuvre. Lorsque François Cavanna naquit en région parisienne en 1923, le pays natal de son père, immigré italien, était sous la botte fasciste depuis quatre mois, ce qui en disait déjà long sur la situation socio-économique de l’Italie quand ce père, chanté cinquante-cinq ans plus tard dans Les Ritals (Belfond, 1978), l’avait quittée. Il n’en fallut pas « davantage », oserions-nous dire, pour que Luigi Cavanna, maçon illettré ne parlant ni le français ni l’italien mais un dialetto à mi-chemin entre les deux langues, épouse une Française et ait un fils qui, né et élevé sur le territoire français, fasse de la langue enseignée à l’école de la République sa langue d’adoption – il l’exalta notamment dans Mignonne, allons voir si la rose (Belfond, 1989). Réquisitionné pour le STO, il trouva et perdit l’amour en Allemagne où il assista au triste spectacle de l’anéantissement de la ville de Dresde puis, dans la France libérée, recueillit et épousa une victime de la barbarie nazie dont le décès prématuré, dû aux expériences pratiquées par ses bourreaux, acheva de le convaincre qu’il n’avait rien à perdre et le conduisit à embrasser la profession de dessinateur d’humour à part entière :

Liliane morte, je n’avais plus rien à perdre. Ni à espérer. [] Après quelques semaines hébétées où je m’étais abandonné aux habitudes comme un bouchon à la houle, métro-boulot, dodo – non, pas dodo… –, un sursaut tout aussi incohérent me fit faire le geste que Liliane m’avait tellement exhorté à faire. Mes scrupules de brave petit prolo timoré gisaient, avec mes « responsabilités » de chef de famille, scellés dans l’urne dérisoire du Père-Lachaise. J’envoyai promener les brûleurs à mazout et décidai que j’étais désormais un dessinateur « humoriste » professionnel7.

Cette carrière l’amena à se faire rédacteur pour les besoins de la revue Zéro fondée par Jean Novi, mais le climat étouffant de l’après-guerre le motiva à voler de ses propres ailes :

Nous étions ligotés dans un carcan d’impératifs féroces. L’heure était à la vertu, à la pureté, à la régénération. On traquait le sexe sous les évocations les plus innocentes, et aussi la violence, l’éloge de la paresse, la gourmandise ou d’autres vilains défauts. On traquait par-dessus tout la « vulgarité ». La Résistance triomphante reprenait à son compte la pudibonderie bondieusarde des vieux crocodiles pétainistes, sans en avoir bien conscience, je veux le croire8.

Aussi fonda-t-il en 1960 le mensuel Hara-Kiri avec l’aide du dessinateur Fred et, surtout, de Georges Bernier, le futur Professeur Choron. Les événements de mai 68 ne le laissèrent évidemment pas indifférent, même si l’enthousiasme qu’ils lui inspirèrent fut déçu :

Soudain tout était beau, tout était neuf. Le monde entier avait 20 ans. Tout allait changer, puisqu’on avait compris. []

Quand j’ai vu rappliquer les médecines « parallèles », le petit livre rouge, le bouddhisme zen, le vaudou, quand j’ai vu cette écume de merde, au nom de la liberté, submerger l’essentiel, j’ai senti qu’on se faisait avoir9.

Lesdits événements ne furent donc pas étrangers à la fondation du « prolongement hebdomadaire » du mensuel, Hara-Kiri hebdo, qui allait devenir L’Hebdo Hara-Kiri puis Charlie Hebdo suite à l’interdiction du titre par le ministre de l’Intérieur en 1970. La victoire de la gauche en 1981 ne fut pas non plus étrangère à l’interruption de parution du titre pendant une dizaine d’années, période durant laquelle la carrière romanesque proprement dite de Cavanna débuta avec la parution des Fosses carolines (Belfond, 1986). Enfin, le déclenchement de la première guerre du Golfe en 1991 entraîna la fondation du journal satirique La Grosse Bertha dont l’équipe allait contribuer l’année suivante à la relance, avec plus ou moins de bonheur, du titre Charlie Hebdo qui permit à Cavanna de renouer avec la production de chroniques satiriques hebdomadaires, et ce, pratiquement jusqu’à sa mort survenue en 2014.

Toutefois, l’apparente évidence de ce constat ne doit pas faire illusion : cet inventaire digne de Prévert ne semble convaincant que parce qu’il nous écrase sous une abondance de faits. Il serait d’ailleurs sainte-beuvien de réduire Cavanna à un produit de son siècle. Ce serait même injuste, pour ne pas dire irrespectueux vis-à-vis d’un auteur qui n’a eu de cesse d’affirmer son rejet des goûts dominants de son époque et dont la notoriété a justement été bâtie sur son talent de trublion bousculant les fausses évidences et les certitudes d’une société encroûtée dans ses préjugés. La fondation même de Hara-Kiri avait pour raison d’être la volonté de proposer un contenu humoristique de qualité à une minorité exigeante, comme l’explicitent notamment ces propos recueillis par Jean-Marc Parisis :

J’avais dit aux gars dès le départ : ne vous trompez pas, ne cédez pas à la tentation du grand public, ne le cherchez pas ! Si ce que l’on écrit et dessine pour le grand public vous fait chier, dites-vous bien que vous n’êtes pas les seuls. Nous ne sommes pas des masses ! Nous appartenons aux 5 %, peut-être, de la population, qui détestent ce que l’on voit à la télé, dans les magazines. Mais nous existons. 5 % de cinquante millions de Français, ça donne deux millions cinq cent mille personnes. Supposons que sur ce chiffre, il y en ait 10 % qui s’intéressent à notre journal, ça fait deux cent cinquante mille lecteurs potentiels. Ceux-là vous adoreront et vous suivront partout10.

La question d’une éventuelle unité de l’œuvre de Cavanna reste donc posée, même et surtout avec une connaissance précise de son parcours. Ce fut pour tenter de répondre à cette problématique que fut lancé un appel à communications en vue d’une journée d’étude intitulée « Cavanna sous (presque) toutes les coutures » qui se tint à l’Université de Bretagne Occidentale le 8 février 2024 peu après le dixième anniversaire de sa mort – nous aurions préféré l’organiser pour le centenaire de sa naissance, mais ce fut matériellement impossible. En amont de cette manifestation, il avait semblé légitime d’interroger Virginie Vernay qui fut l’une des dernières collaboratrices de Cavanna, lequel l’immortalisa dans Lune de miel (Gallimard, 2011) : le précieux témoignage que constitue cet entretien ouvre la présente publication. Viennent ensuite les articles dus à trois des quatre intervenants, chacun étant consacré à une partie bien déterminée de son œuvre : Pascal Tassy étudie ce qu’il appelle « le Cavanna première manière, le Cavanna des origines », le pasticheur volontiers potache qui s’ingénia à revisiter le discours scientifique, par exemple dans L’aurore de l’humanité, moins pour dévaloriser la science en tant que telle que pour mieux en dénoncer la simplification outrancière voire le détournement à des fins idéologiques plus ou moins dissimulées. Lionel Simonneau, ensuite, interroge le Cavanna « sérieux », le chroniqueur de Charlie Hebdo, plus exactement la proposition la plus audacieuse, pour ne pas dire la plus utopique, qu’il ait jamais émise dans le cadre de son activité journalistique, à savoir son appel lancé aux biologistes pour qu’ils « s’intéressent, en laboratoire, de toute urgence, aux mécanismes de la sénescence » afin de « ralentir voire empêcher le vieillissement ». Ce refus des ravages du vieillissement donna lieu à la publication de Stop-crève (Jean-Jacques Pauvert, 1978) dont Lionel Simmoneau postfaça d’ailleurs la réédition (Wombat, 2023). Magali Coumert, enfin, s’intéresse au Cavanna romancier, auteur notamment d’une saga historique mérovingienne dont l’insuccès relatif semble justifier à lui seul la question posée par notre collègue : « Pourquoi s’intéresser, au tournant du IIIe millénaire, aux débuts du Moyen Âge ? » En d’autres termes, pourquoi l’auteur, alors reconnu comme commentateur caustique de l’actualité, consacra-t-il six romans à une période historique pratiquement absente du débat public – si l’on excepte la polémique, somme toute peu virulente, suscitée par le quinzième centenaire du baptême de Clovis ? Après ces trois articles suivront les propos recueillis en aval auprès du journaliste Delfeil de Ton et du dessinateur Willem, ultimes survivants de l’équipe qui fonda Hara-Kiri Hebdo en 1969, qui apportent chacun un regard fort différent sur les réflexions qui avaient été émises durant cette journée d’étude.

1 Propos recueillis en février 2024, cf. l’entretien publié à la fin de ce numéro.

2 Charlie Hebdo hors-série n° 24, Cavanna raconte Cavanna, Paris, Rotative, 2008, p. 81.

3 François Cavanna, « Paris-Rombière » in Coups de sang, Paris, Belfond, 1991, p. 246.

4 Benoît Quinquis, « Le Hun blond (1998) de François Cavanna : des engagements citoyens à l’antitéléologie » in Isabelle Durand, Pauline Pilote

5 François Cavanna, « Je ne vous embauche pas, votre horoscope est trop mauvais » in Coups de sang, op. cit., p. 112.

6 Ibid., p. 111.

7 François Cavanna, Bête et méchant, Paris, Belfond, 1981, p. 81.

8 Ibid., p. 33.

9 François Cavanna, « Une larme pour un pavé », in Wolinski, Cabu, Gébé, Siné, Mai 68, Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2008 – non paginé.

10 Jean-Marc Parisis, Reiser, Paris, Grasset, 1995, pp. 55-56.

Notes

1 Propos recueillis en février 2024, cf. l’entretien publié à la fin de ce numéro.

2 Charlie Hebdo hors-série n° 24, Cavanna raconte Cavanna, Paris, Rotative, 2008, p. 81.

3 François Cavanna, « Paris-Rombière » in Coups de sang, Paris, Belfond, 1991, p. 246.

4 Benoît Quinquis, « Le Hun blond (1998) de François Cavanna : des engagements citoyens à l’antitéléologie » in Isabelle Durand, Pauline Pilote, Patricia Victorin (dir.), Le roman historique en ses frontières, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2023, p. 165.

5 François Cavanna, « Je ne vous embauche pas, votre horoscope est trop mauvais » in Coups de sang, op. cit., p. 112.

6 Ibid., p. 111.

7 François Cavanna, Bête et méchant, Paris, Belfond, 1981, p. 81.

8 Ibid., p. 33.

9 François Cavanna, « Une larme pour un pavé », in Wolinski, Cabu, Gébé, Siné, Mai 68, Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2008 – non paginé.

10 Jean-Marc Parisis, Reiser, Paris, Grasset, 1995, pp. 55-56.

Citer cet article

Référence électronique

Benoît Quinquis, « Introduction », Motifs [En ligne], 11 | 2025, mis en ligne le 31 mars 2026, consulté le 30 avril 2026. URL : https://motifs.pergola-publications.fr/index.php?id=1665 ; DOI : https://dx.doi.org/10.56078/motifs.1665

Auteur

Benoît Quinquis

Docteur en philosophie de l’UBO, chercheur associé (HCTI)

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