Virginie Vernay fut la collaboratrice de François Cavanna avec qui elle compila notamment les images de Hara-Kiri parues dans les recueils édités chez Hoëbeke. Cavanna en a fait un personnage littéraire, en l’occurrence la « petite Virginie » de Lune de miel (Gallimard, 2011) et de l’ouvrage posthume intitulé Crève, Ducon ! (Gallimard, 2020). C’est sur la place Maubert, chère au cœur de l’écrivain, non loin des anciens locaux des éditions du Square (société éditrice de Hara-Kiri) qu’elle a accepté d’échanger sur la relation privilégiée qu’elle entretint avec cet auteur.
Comment avez-vous connu Cavanna ?
En fait, il a déjà tout raconté dans Lune de miel : j’avais treize ans, j’habitais à Saint-Étienne quand j’ai découvert ses livres et j’ai eu le sentiment de trouver enfin quelqu’un qui me comprenait. Quelques années plus tard, il était présent à la fête du livre de Saint-Étienne et je suis venue avec Les Russkoffs (Belfond, 1979) pour pouvoir le rencontrer et lui parler. Mais la signature du livre était un prétexte, j’avais tellement de choses à lui dire ! Quand je suis revenue le lendemain, je n’en revenais pas qu’il me reconnaisse ! Puis nous avons entretenu une correspondance, tout en continuant à nous voir chaque année à la fête du livre de Saint-Étienne, et quand je me suis installée à Paris, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. J’ai découvert après que beaucoup de lecteurs ont ressenti la même chose que moi : on a l’impression que c’est un ami quand on le lit ! J’ai eu la chance de faire ce que beaucoup de lecteurs auraient eu envie de faire, lui dire combien il comptait pour eux, combien ils l’aimaient… J’ai eu l’audace de le faire !
Vous pensez qu’il impressionnait les gens ?
Il impressionnait physiquement : Reiser et Cabu l’ont toujours vouvoyé ! Ses coups de gueule restent légendaires mais c’était un amour d’homme, j’ai rarement connu quelqu’un d’aussi humain que lui. Jamais il ne m’a déçue ! Bien sûr, il avait parfois ses colères, mais il argumentait toujours, ce n’était pas un imprécateur. Il avait une vraie sagesse, mais il ne se posait jamais en maître à penser. Il incarnait ce qu’il disait, ce n’était pas un donneur de leçons. J’aurais presque pu publier son « précis de sagesse », faire un recueil de toutes ces phrases qui sont des modèles de bon sens… Il n’y avait jamais de résignation ou de ressentiment chez lui : il a vécu des choses terribles mais il est toujours allé de l’avant. Même quand il avait conscience des malhonnêtetés dont il était la victime, il trouvait toujours un moyen pour regarder vers l’avant. Il aimait trop la vie pour la gaspiller à se plaindre : rien ne valait plus pour lui que la joie d’être vivant, de respirer à pleins poumons, d’avoir ses jambes pour marcher… En société, il était le seul à ne pas prendre la parole d’autorité : il ne pérorait jamais et beaucoup de gens sont passés à côté de lui parce qu’ils n’ont pas pris la peine de lui accorder un temps de parole.
Vous avez réédité Stop-crève : a-t-il toujours cru à la possibilité d’abolir la mort ?
Pour commencer, ce dont il est question dans Stop-crève, ce n’est pas tant de supprimer la mort : l’idée était de s’attaquer au vieillissement pour que le corps garde sa vitalité. L’édition originale, chez Jean-Jacques Pauvert, recueillait les chroniques sur ce thème récurrent parues entre 1969 et 1973 mais, avec l’éditeur Wombat, on en a trouvé d’autres sur le même sujet, ce qui nous a permis de faire une deuxième partie avec ses chroniques plus « tardives », jusqu’en 2013. J’ai aussi retrouvé un biologiste, Lionel Simonneau, qui, à l’époque, jeune étudiant, s’était enthousiasmé pour ces théories et l’avait rencontré pour en discuter. Il a accepté de postfacer cette réédition. En fait, Cavanna détestait la vieillesse, c’était pour lui une souffrance permanente : il aimait la marche, le vélo, il nageait, il avait boxé… Il avait donc toutes les raisons de mal vivre le vieillissement du corps ! C’était un sanguin, il prenait la vie par les deux bouts : quand nous nous promenions au Jardin des plantes, devant la beauté d’une fleur, je me bornais à dire qu’elle était belle. J’étais dans la « théorie », la contemplation… Du blabla. Lui, il y plongeait le visage, la respirait à pleins poumons ! Même l’écriture était chez lui une activité très physique, ça se sent jusque dans sa façon d’interpeler ses lecteurs : il n’y a pas de fioritures, il ramenait tout à l’essentiel.
Comment en êtes-vous arrivée à travailler avec lui ?
Tout est parti de notre amitié : je travaillais alors dans une petite maison d’édition, je connaissais peu Hara-Kiri, et quand j’ai découvert le « journal bête et méchant » grâce à la collection de Cavanna, j’ai été subjuguée par tant d’inventivité ! J’ai donc proposé à Hoëbeke d’en faire un best of et j’ai commencé à compiler les images. C’est là que ça a commencé et c’était formidable de travailler avec lui : il m’apportait sa rigueur, moi je lui apportais mon œil neuf… On a donc sorti Hara-Kiri, les belles images (Hoëbeke, 2008) et on en a vendu 100 000 exemplaires ! On a fait une deuxième compilation, consacrée aux fausses pubs (Hoëbeke, 2009), puis une troisième (Hoëbeke, 2010) et même une quatrième (Hoëbeke, 2011). Travailler avec lui fut un plaisir immense, même s’il ne rigolait pas avec ça : pour lui, quand on travaillait, on travaillait, point. Un moment, alors que nous étions en désaccord, il a haussé le ton. Pas habituée, ça m’a terrorisée, j’étais au bord des larmes. « Mais quoi, on travaille », a-t-il dit, désarçonné par ma réaction ! Ce fut un bonheur de travailler à ses côtés, ça m’a aidée à prendre confiance en moi.
Cavanna était un découvreur de talents hors pair…
Oui, il savait repérer chez un auteur, un dessinateur le « truc » que celui-ci ne voyait pas lui-même : ça demande un œil et une vraie générosité, il ne faut pas être dans l’envie, la jalousie, il faut avoir la générosité de faire éclater au grand jour les qualités d’autrui.
Qu’est-ce que ça vous a fait d’être « la petite Virginie » de Lune de Miel ?
Ça m’a touchée immensément. Ça me touche encore aujourd’hui quand je revois Willem et Delfeil de Ton qui m’appellent ainsi. Dix ans après sa mort, c’est tellement émouvant de relire ces pages : la lectrice aime ce personnage ! Même s’il y a quelque chose de schizophrénique pour moi : je pense à ce passage où il écrit un chapitre et où elle attend les pages qu’il lui donne pour qu’elle vive sa vie ! Vertigineux pour moi…
Cavanna nous a quittés il y a une décennie : comment vivez-vous son absence ?
À sa mort, il a bien fallu que je me reconstruise… Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que la conversation n’a jamais cessé. Il continue de m’accompagner. Il est toujours présent, la solitude que j’ai ressentie à sa mort s’est apaisée. Sur le plan éditorial, il est un peu oublié, ce que je regrette énormément, d’autant qu’il reste d’une actualité brûlante : il était en avance sur bien des sujets, comme la souffrance animale. J’aimerais tellement l’entendre sur tous les débats actuels. J’imagine volontiers les discussions que j’aurais avec lui.
Propos recueillis par Benoît Quinquis à Paris en septembre 2023.
