Avant la publication des Ritals en 1978 et des Russkoffs (prix Interallié), l’année suivante, Cavanna était considéré au mieux comme un patron de presse original et au pire comme un pornographe pratiquant l’humour scandaleux. Certainement pas comme un écrivain. Hara-Kiri, le « journal bête et méchant », était un mensuel qui sentait le soufre. Ce fut pourtant dans Hara-Kiri qu’apparurent les chapitres des Ritals à partir de 1976. Il faut retenir ce premier point : en dehors des aficionados, Hara-Kiri n’était pas lu. Il était dénigré, vilipendé, censuré, mais pas lu. Les contempteurs du journal appliquaient sans le savoir la devise de Cavanna : « Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu mais j’en ai entendu causer ». Avant de poursuivre, il convient de nuancer cette affirmation. Quelques humoristes en panne d’inspiration lisaient Hara-Kiri, en cachette certainement, afin de piller consciencieusement les gamineries au style musclé qui nourrissaient le mensuel. Cet article se propose d’évoquer le Cavanna première manière, le Cavanna des origines, mais qui, au fond, est resté le même jusqu’au bout, même lorsque Lune de miel nous arrache des larmes.
Avant Les Ritals, donc, Cavanna faisait dans l’humour tous azimuts. Ses chroniques étaient principalement des pastiches où il se riait de tout. Un humour qui associait la grosse blague en forme de plaisanterie de potache, mais aussi tenant de l’absurde, à l’art du coq-à-l’âne, à la satire décapante et à la dérision. Feuilleter Hara-Kiri, c’est se familiariser avec cet humour qui tutoyait souvent le surréalisme. Il n’est pas indifférent de savoir que, si Cavanna eut jamais un modèle en matière de littérature, c’était Boris Vian, touche-à-tout de génie s’il en est. La mise en boîte de la science était l’un des axes des moqueries débridées qui nourrissaient le mensuel. A priori se moquer de la science – forcément rébarbative – et des scientifiques – tellement sérieux – c’est bien tentant. Mais, comme on le verra, ce sont les images d’Épinal, les clichés associés à la science que cible avant tout Cavanna.
Rien n’est plus assommant et vain que de tenter d’expliquer l’humour. Je me contenterai d’emblée de décortiquer un seul exemple tiré de la série des Le Saviez-vous ? dont il sera question plus loin : « Le printemps venu, la femelle du coucou va pondre ses œufs dans le nid de l’ornithorynx, et c’est comme ça que l’ornithorynx a la réputation d’être le seul mammifère qui ponde des œufs1 ». La forme emprunte le ton docte et pédagogique propre aux encyclopédies. Sur le fond, Cavanna s’amuse avec la particularité qu’a l’ornithorynque de pondre des œufs, qui fait de cet animal un mammifère ovipare. Sans le dire, il évoque un débat scientifique considérable qui, au XIXe siècle, fit s’écharper nombre de scientifiques partisans ou adversaires de l’oviparité de l’ornithorynque. Quant à l’orthographe « ornithorynx », c’est une faute encore répandue dans les années soixante, surtout oralement. Dans ses chroniques inspirées par la science et les scientifiques, Cavanna restera fidèle à cette façon de faire : discours pédagogique, voire sentencieux, truffé de clichés, ayant pour but d’exprimer la connaissance scientifique en la dynamitant au moyen d’une grosse bêtise.
Cependant la science n’est pas omniprésente dans les chroniques écrites dans la première moitié des années soixante et publiées en volume en 1965. Retenons deux « leçons de choses de l’aïeul » intitulées « Sophie et la limace » et « Sophie et la fourrure ». La première vise à mélanger mollusques, lépidoptères, amphibiens, crocodiles, oiseaux, mammifères par le biais d’un cours absurde sur l’effet de la métamorphose dans le développement animal :
Comme ils passaient devant un jardinet de banlieue, Sophie avisa une autruche qui cachait sa tête dans le sable.
– Que fait-elle donc, bon-papa ?
– Elle est en train d’effectuer sa métamorphose. L’autruche est la larve de la taupe. La transformation commence par la tête, mais bientôt l’autruche tout entière devient taupe adulte. Des médisants ont prétendu que l’autruche se cache la tête parce qu’elle est lâche et stupide. Ce sont eux les lâches, les stupides et les mauvaises langues ! L’autruche leur dit merde2.
La métamorphose de la limace en papillon est plus poétique mais on n’en dira rien. Un autre texte ancien où l’on sent une nouvelle fois l’influence de Boris Vian est « Maman, où se cachent les taxis pour mourir ? ». L’inspiration de ce texte est le mythe du cimetière des éléphants mais Cavanna n’en dit mot. Les éléphants de son enquête sont les taxis. Cavanna se régale en multipliant les syntaxes au classicisme impeccable, les figures de style dramatiques, spectaculaires, grandiloquentes, associées à la dérisoire recherche du cimetière des taxis niché à Levallois :
J’en eusse vu bien davantage encore si mes allures fureteuses ne m’eussent attiré les soupçons des maquereaux. Je ne dus mon salut qu’à la fuite. Salut très provisoire, d’ailleurs, nul ne force impunément le secret du Cimetière des Taxis, mes jours sont comptés, je le sais3.
Cavanna et son esprit encyclopédique s’enhardiront cependant et, peu à peu, les plaisanteries constitueront une véritable encyclopédie qui verra le jour en 1981.
Lorsqu’en 1968 l’éditeur Julliard publie dans sa collection « Humour secret » un Cavanna, on y trouve nombre de chroniques au scientisme dérisoire. Deux textes y abordent la définition de l’homme. Cavanna y reviendra souvent. Dans le chapitre « Défense et illustration du con », où l’humanisme est soigneusement dissimulé sous une avalanche de sarcasmes, on peut lire : « L’Histoire, c’est nous qui l’avons faite. Ce sont nos traces qu’on relève parmi les silex défonceurs de crânes. Quand l’homme cessa d’être singe, il fut con4. » Cette dernière phrase sera magnifiée dans L’aurore de l’humanité publiée dans les années soixante-dix (on y reviendra).
Dans le chapitre « Espèce : l’homme », Cavanna reprend les règles de définition zoologique des espèces et propose comme diagnose (c’est-à-dire la liste des caractéristiques de l’espèce) : « L’homme est un mammifère vertical, omnivore, vivipare, et creux5. » Puis il développe des considérations physiologiques, anatomiques, psychologiques, comportementales de l’espèce humaine. Et donc d’expliquer le « creux » de la diagnose :
D’autres mammifères sont vivipares, omnivores et même verticaux. Seul, l’Homme est creux. C’est parce qu’il est creux que l’Homme est supérieur à tous les autres êtres vivants. Les travaux du Père Teilhard de Chardin ont irréfutablement démontré que seule une forme creuse de vie était susceptible d’accéder à la conscience et au progrès. Les animaux, étant pleins, n’ont pas d’âme, faute de place. C’est bien fait6.
La référence à Teilhard de Chardin est évidemment cruciale. Teilhard est ce jésuite paléontologue qui a soutenu une thèse sur l’évolution des carnivores du Tertiaire découverts dans les phosphorites du Quercy, sous la direction du paléontologue libre-penseur Marcelin Boule, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle. Durant toute sa vie, il a essayé d’obtenir du Vatican l’autorisation de publier sa théologie mêlant science et foi. En vain. Ses textes mis à l’index ne seront publiés qu’après sa mort. Pour Teilhard, l’Homo sapiens est né de l’évolution biologique tout en étant d’essence divine. L’aboutissement de son évolution l’est tout autant, c’est la « Christogénèse » (ce mot est d’ailleurs le dernier écrit par Teilhard dans son journal). Ce paradoxe héroïque amusait fort Cavanna. L’éloge du creux, de l’état d’être creux (dont il n’existe aucun substantif, c’est dire si le concept effraie) est le morceau de bravoure de ce texte. Archimède, Galilée, Pierre Abélard, Joseph Montgolfier, Louis Pasteur sont appelés à la rescousse afin d’illustrer les étapes de la reconnaissance du « creux » de l’homme : « L’homme étant reconnu creux une seule question subsiste : sommes-nous à l’intérieur ou à l’extérieur de nous-mêmes7 ? » Cavanna répond en citant Sartre corrigé par Ornette Coleman (le saxophoniste de free jazz). Ce texte sera repris dans La Grande Encyclopédie bête et méchante illustrée de collages et de détournements de gravures, de tableaux et de photographies, images de marque du style Hara-Kiri. Un avis diamétralement opposé est celui de Roland Dubillard dans la Méditation sur la difficulté d’être en bronze : « (Les hommes) n’ont pas de chez soi pour l’âme. Leur corps est complet8. » Je laisse le lecteur méditer sur les points de vue contradictoires de ces deux géants de la littérature française.
Cependant dans nombre de ses chroniques, Cavanna aimait insérer ses propres petits dessins. N’avait-il pas commencé sa carrière comme dessinateur de presse ? Certes, avec un succès mitigé. Lorsqu’il crée Hara-Kiri avec Georges Bernier - autrement dit, le professeur Choron – le premier impératif est de remplir les pages. Éditer un journal pas comme les autres est une aventure et un défi. À l’évidence, au travers de ses chroniques mal-pensantes, la littérature l’a emporté, mais Cavanna gardera l’habitude de dessiner et de ponctuer ses textes par des images tout aussi caustiques. En cela, il est bien le fils d’une autre figure qui l’a influencé, l’Américain Roger Price (1918-1990). Humoriste peu connu en France, mais apprécié d’un noyau d’admirateurs dont Cavanna, Price connut une popularité anonyme, si l’on peut dire, avec ses droodles qui ont reçu un accueil enthousiaste auprès des enfants dans les années soixante. Ce sont des dessins-devinettes dont la chute comique est l’explication de l’image. Auparavant, Price aura été traduit en France en 1952 : c’est Le cerveau à sornettes dont le sujet est une nouvelle philosophie, l’évitisme9, un ouvrage peu diffusé, mais devenu culte. La réédition de 1967 (puis de 2015) est préfacée par Georges Perec : la filiation se passe de commentaires.
L’année même du prix Interallié de Cavanna, un lecteur assidu pouvait lire les deux volumes de Le Saviez-vous ?, sous-titrés Petite encyclopédie portative pour consoler les bons-à-rien, publiés par les éditions du Square. Il s’agit de courts textes, parfois des aphorismes de quelques lignes, regroupés en thèmes : « La nature », « La science », « La technique », « La vie sociale » etc. Le sous-titre de la réédition de 1987 est Le petit Cavanna illustré : entretemps le persifleur est devenu illustre. Les petits dessins fourmillent dans ces pages. Afin de vite saisir le style comique de Cavanna, ses sujets de prédilection ou ses moqueries préférées, il suffit de tourner au hasard les pages de Le Saviez-vous ?.
Il y a d’abord l’imagerie (d’Épinal, forcément) des Grands Hommes, des Penseurs, des Savants en majuscule, à qui l’humanité doit tant : Lavoisier, Archimède, Pasteur, Pascal, Réaumur, Pavlov, Einstein, Fleming, Denis Papin, Isaac Newton, Pierre et Marie Curie, Benjamin Franklin, etc., les plus cités étant Archimède, Pasteur et Pascal. Rien n’est plus tentant pour le ricaneur de service que les clichés et les figures imposées qui leur sont associés. La dérision est le fil directeur plus encore que le second degré, encore que. Quelques exemples :
Par décision du ministre de la Marine, parue au « Journal Officiel » du 27 novembre 1972, il a été décrété que, au-dessous d’une profondeur de deux mètres, le principe d’Archimède ne serait désormais plus en vigueur dans les eaux territoriales françaises de la Méditerranée. Grâce à cette mesure qui, on peut le dire, vient à son heure, tout danger est désormais écarté de voir remonter vers la surface les déchets radioactifs immergés dans cette région et qui eussent pu provoquer chez les baigneurs amoureux de la grande bleue certaines démangeaisons au demeurant sans gravité10.
Blaise Pascal avait, à dix ans, réinventé tout seul la géométrie, l’algèbre, le calcul différentiel et le couteau à châtrer les chats, mais il ne savait pas faire bouger ses oreilles11.
C’est en essayant d’empoisonner sa femme avec des champignons que sir Alexander Fleming découvrit la pénicilline12.
Avant Pasteur, lorsqu’un enfant était mordu par un chien enragé, on tuait le chien et on ne pouvait que regarder, impuissant, mourir l’enfant dans d’atroces souffrances. Aujourd’hui on guérit très facilement l’enfant mais on continue à tuer le chien13.
Au-delà des portraits, les thèmes favoris de Cavanna sont plus difficiles à dégager : biologie, mathématiques, physique, chimie, médecine sont au rendez-vous. On vient de voir comment il convient d’intégrer la question des déchets radioactifs en faisant semblant de parler d’Archimède ou l’indifférence à la souffrance animale à propos de Pasteur, ou encore minimiser le génie mathématique de Pascal relativement aux performances corporelles qui font la joie des fins de banquets. L’invention de la pénicilline vue par Cavanna frise-t-elle la misogynie ? Lire aujourd’hui Le Saviez-vous ? expose en tout cas à un choc culturel car force est de constater que nous sommes de moins en moins nombreux à affirmer qu’on peut rire de tout. Les femmes, la sexualité, la maladie sont sources de plaisanteries dont la lecture nous donne un sacré coup de vieux. Ce sont des gamineries, mais des gamineries qui, aujourd’hui, pour beaucoup, frisent l’odieux (mais, à bien réfléchir, c’était sans doute déjà le cas à l’époque) : « Si la dame aux camélias, au lieu d’être une tuberculeuse, avait été atteinte de diarrhée chronique, elle ne serait jamais devenue une grande amoureuse romantique14. » Pire encore : « Il n’y a pas d’hommes impuissants. Il n’y a que des femmes feignantes15. » Mais si l’on se réfère aux seules occurrences, ce sont les paléontologues, par mammouths et dinosaures interposés, que Cavanna aimait particulièrement brocarder :
De l’examen attentif d’empreintes de mammouths (très gros éléphants préhistoriques) sur le plafond d’une caverne de l’âge de la pierre taillée, on a pu tirer la conclusion que la loi de la pesanteur est d’origine relativement récente16.
Un savant groënlandais a découvert que le diplodocus, qui vivait à l’ère secondaire n’était pas, comme on l’a cru jusqu’ici, un très très grand reptile, mais un serpent de taille tout-à-fait ordinaire qui avait avalé sans le mâcher un très très gros lapin17.
Les gigantesques dinosaures, qui mesuraient plus de trente mètres de long et pesaient une centaine de tonnes, avaient une tête minuscule et une gueule de la dimension de celle d’un petit lézard. De ce fait, ils avaient beau brouter sans relâche et avaler à toute vitesse, ils n’arrivaient quand même pas à manger aussi vite que leur tube digestif digérait, et ils finirent par mourir misérablement de faim malgré l’abondance de la nourriture. Voilà ce qui arrive quand on a le ventre plus grand que les yeux18.
Dans La Grande Encyclopédie bête et méchante et La Nouvelle Encyclopédie bête et méchante, les articles sont plus longs, richement illustrés par des détournements variés. Cavanna y développe ses portraits d’hommes célèbres et ses thèmes préférés comme le racisme, la sexualité, le péril atomique. Le portrait de Diderot est une défense et illustration de l’esprit des Lumières par le biais d’une accumulation de contre-vérités historiques et philosophiques et de plaisanteries plus que douteuses au regard des standards officiels – autrement dit, sa lecture exige une grande maîtrise du second degré. La bande à Diderot (Montesquieu, d’Alembert, d’Holbach et les autres) porte « des bérets de marins avec "encyclopédie" écrit sur le ruban, ce qui leur valut beaucoup de succès auprès des dames quand elles eurent compris qu’"encyclopédiste" ne voulait pas dire la même chose que "pédéraste19" ». L’article « La vie » est un joli morceau de bravoure de cinq pages qui conte l’histoire de la Terre. Au commencement n’était pas le verbe, mais la mathématique. L’histoire nous mène de l’origine de la vie dans « quelques vagues saletés au fond d’une flaque d’eau boueuse20 » jusqu’à la planète telle qu’elle est aujourd’hui, qu’un événement singulier a rendu belle. Quel événement ?
Enfin, un jour, un singe laissa traîner sa queue dans une huître qui bâillait. L’huître, chatouillée, éternua, ce qui fit claquer ses coquilles, coupant la queue du singe. Le singe eut tellement honte de rentrer à la maison sans sa queue qu’il se mit un truc rouge à la poitrine pour détourner l’attention de sa femme. Un singe sans queue et avec la Légion d’Honneur ?... Mais oui ! C’est lui ! L’Homme était né.
Et tout, enfin, eut une raison d’être. Les petits lapins au cul tout blanc ne coururent plus dans l’herbe bêtement, sans but. Ils coururent pour échapper au chasseur. Le cochon ne couina plus comme si on l’égorgeait. Il couina parce qu’on l’égorgeait. Les fleurs ne fleurirent plus pour rien. Elles fleurirent pour orner les tombes des hommes en train de pourrir ou pour nager dans les dégueulis de fins de banquet. La montagne ne se drapa plus dans son blanc manteau sans profit pour personne. La montagne devint piste de ski. La forêt sut pourquoi elle avait été créée et mise au monde : pour se transformer en pages d’Ici-Paris21.
Oui, Cavanna pratiquait aussi l’humour grinçant. Le portrait de Diderot sera repris une dizaine d’années plus tard dans le recueil Dieu, Mozart, Le Pen et les autres… On y trouve aussi celui de Pasteur où Cavanna résume la question de la génération spontanée :
Il affirmait, entre autres, que les mouches vertes ne naissent pas spontanément d’un gigot de mouton oublié dans le four avant de partir en vacances, mais bien de l’accouplement d’autres mouches vertes, leurs père et mère […], [il] prétendit que, s’il n’y a pas copulation, il ne saurait y avoir d’enfant. La Sorbonne cria au sacrilège. Comme si l’observation quotidienne et sans parti pris ne démontrait pas suffisamment que les orphelins naissent sur le seuil des églises ! C’est la pierre sacrée elle-même qui les engendre, y compris leur petit panier, il en a toujours été ainsi, enfin, voyons22 !
Dans l’avant-propos de cet ouvrage, Cavanna éprouve le besoin d’expliquer sa démarche, ce qui ne lui est pas habituel. Ce n’est pas tant les savants qu’il brocarde, mais l’imagerie d’Épinal qui leur est associée et qui, en fin de compte, nous sert le récit idyllique et faux de la découverte scientifique que nous appelons de nos vœux :
[La] plus triomphale imposture n’est pas le fait des imposteurs. Elle est l’œuvre inconsciente de ce que l’on nomme pompeusement « la postérité », de l’immense foule des bonnes gens qui ont éperdument, vitalement, besoin d’inouï, de merveilleux, de héros hors du commun23.
Cavanna conclut : « Moi, les héros, vrais ou faux, me donnent de l’urticaire. Que voulez-vous, j’ai une mauvaise nature24. » D’autres portraits forment la matière du recueil intitulé Les grands imposteurs où Cuvier côtoie notamment Galilée, Darwin, Freud et Einstein. Je ne peux m’empêcher de citer le sous-titre du portrait de Cuvier, un aphorisme qui court tout au long du chapitre, parmi mes préférés : « Donnez-moi un os pris au hasard, et je vous fais une lampe de chevet25 ! » Cuvier, au croisement des XVIIIe et XIXe siècles, applique aux fossiles l’anatomie comparée, science toute naissante, et deviendra le plus célèbre descripteur d’espèces éteintes de son temps. Cette phrase caricature le principe de corrélation des organes énoncé par Cuvier : un animal forme un tout cohérent. S’il est un prédateur carnassier par ses dents, il doit l’être aussi par ses membres et ses griffes. Par conséquent un anatomiste, du fait du principe de la corrélation des organes, peut quasiment construire un squelette à partir d’un seul os. Mais la justification de l’article sur Cuvier n’est qu’en apparence la (fausse) détestation qu’éprouve Cavanna à l’encontre de l’anatomiste (« Son nom seul me plonge dans un état de fureur homicide qui me ravale plus bas que la bête26 »). Il s’agit en réalité, et contre toute attente, d’une réflexion sur un sujet alors d’actualité, le négationnisme de Robert Faurisson. Comment relier Faurisson à Cuvier et au mégathérium (« la grosse bête », un mammifère paresseux géant uniquement connu à l’état fossile et que Cuvier lui-même a nommé ainsi) ? La justification arrive à l’extrême fin de l’article et laisse le lecteur pantois :
Il faut que la vérité soit faite ! Toute la vérité !
Le mégathérium n’a jamais existé, pas plus que le diplodocus, le brontosaure, le tyrannosaure, le harengosaure et tous les prétendus dinosaures. On s’est assez moqué de nous. Ça suffit !
N’a-t-on pas vu récemment, encouragés par l’impunité dont jouissent les Cuvier et compagnie, des imposteurs prétendre reconstituer, à partir d’une simple casquette un peu brûlée sur les bords, un animal qu’ils nomment un "adolfhitler" et dont ils détaillent complaisamment le pelage, la vie, les mœurs et même ce qu’il préférait comme dessert (c’était les œufs à la neige) ! Ces charlatans éhontés ne sont-ils pas allés jusqu’à nous présenter comment l’animal se chauffait (ceci « reconstitué » d’après trois dents en or et un morceau de tissu jaune de forme vaguement stellaire) !
Là, ils sont allés trop loin. L’outrance même de ces excès suscite aujourd’hui un vigoureux mouvement d’assainissement chez les savants honnêtes (il y en a, si, si !). L’existence de ce prétendu « adolfhitler » est d’ores et déjà victorieusement battu en brèche, ainsi que ses faits et gestes, et ce sera bientôt comme s’il n’en avait jamais été parlé.
La reconquête de la Science est commencée27.
Depuis, en matière de manipulation de la science, j’estime que les faussaires ont singulièrement perfectionné leurs méthodes. À cet égard, on lira avec profit un ouvrage de 2020, Les Gardiens de la raison28. Quant au portrait d’Einstein, il associe une aimable moquerie de la vulgarisation scientifique et un développement sur l’antisémitisme proprement époustouflant.
Qu’est-ce donc que la Relativité ? Eh bien, c’est assez ardu à expliquer, surtout si l’interlocuteur n’a pas reçu une culture mathématique de très haut niveau, comme voilà justement vous, sans vouloir vous vexer. Heureusement, il est possible, pour l’essentiel, de résumer la théorie de la Relativité en une formule simple et élégante. Cette formule, la voici : Newton est un con. Si vous avez compris ça, vous avez tout compris29.
Pour saisir en quoi ce paragraphe est une introduction à un discours sur l’antisémitisme, il faut lire la suite du portrait, soit sept pages : c’est hélas bien trop long pour être reproduit ici. Mais j’espère que le lecteur éprouvera une irrésistible envie de lire Les grands imposteurs.
Ce que dit Cavanna des héros et de la geste héroïque explique quelques-uns de ses livres comme Les aventures de Napoléon ou Les aventures du Petit Jésus. Cependant le héros par excellence, celui auquel il s’est attaqué toute sa vie, c’est l’homme, l’Homo sapiens, moins sage et savant qu’il se prétend et bien plus bête et méchant qu’il ne le croit. L’homme et aussi sa façon de se raconter, de se glorifier, notamment au travers de ce concept étrange, le progrès. La grande saga du progrès et de l’héroïsation de l’activité humaine est dans le collimateur du créateur de Hara-Kiri depuis qu’il dessine et écrit. C’est le sujet du grand œuvre de Cavanna, L’aurore de l’humanité, une trilogie publiée mensuellement à partir de 1967 dans Hara-Kiri (sous le pseudonyme de Sépia utilisé aussi pour des dessins) et dont les volumes édités de 1972 à 1977 portent des titres devenus célèbres : Et le Singe devint Con, Le Con se surpasse, Où s’arrêtera-t-il ? – une trilogie régulièrement rééditée, la dernière réédition en un seul gros volume date de 2007.
À l’origine, L’aurore de l’humanité est publiée sous le chapeau « Les cours du soir de l’Université Bétémé à l’usage de ceux qui ne croient pas tout ce qu’on raconte dans les livres ». En volume, cela devient « Les cours du soir de l’EHEES (École des Hautes Études par l’Escalier de Service) à l’usage de ceux qui ne croient pas tout ce qu’il y a dans les livres », ce qui n’est pas mal non plus. Une fois le singe devenu homme, Cavanna nous conte la saga de son évolution et celle des sociétés humaines avec des variations sur les notions d’ascendance et de descendance qui méritent une lecture attentive :
Admirons ces mamans-singes allaitant des petits hommes qui, au lieu de grimper aux arbres suivant l’instinct naturel des singes, enfermeront leurs parents dans une cage et les feront danser au son de l’orgue de Barbarie suivant l’instinct naturel des Hommes30.
Tout y passe : l’invention de l’écriture, de l’art, de la propriété privée, de la médecine, de l’agriculture et de l’élevage, de la gloire et de l’héroïsme, de la chasse, de la destruction de la biodiversité, du levier (qui ne doit rien à Archimède comme l’historiographie officielle nous l’a longtemps fait croire, mais tout aux hommes de Cro-Magnon), de la torture (avec comme titre du chapitre : « L’homme vainc l’incertitude et le doute rongeur »), etc. L’anachronisme est cultivé avec soin. C’est un festival où les dessins ont toute leur part. Les titres des chapitres sont un florilège : « L’homme devient un tout petit peu malhonnête et tout ce qui s’ensuit », « L’homme et l’ordre font un mariage d’amour », « L’homme acquiert la notion du bien et du mal et sa vie prend un sens », « Où l’homme parvient enfin à être plus con qu’un dinosaure, mais lui, il le fait exprès », « L’homme se pose des questions très belles », « Fatigué de se taper sur les doigts, l’Homme se voue à la science ». L’antépénultième chapitre du troisième volume est un retour aux sources : « L’homme découvre la femme » qui débute ainsi :
On vous racontera sûrement, si ce n’est déjà fait, que l’homme est phallocrate par essence. Qu’il a ça dans le sang. N’en croyez rien. L’homme n’est pas spontanément phallocrate. D’abord, qui vous insinue cela ? Des bonnes femmes. À tous les coups. Rien que ça devrait vous rendre méfiant31.
Les pages suivantes ne font qu’empirer avant qu’à la toute fin Cavanna fasse amende honorable. Évoquant les mouvements de libération des femmes, Cavanna conclut :
Les femmes, pour la première fois, secouent le joug millénaire. Tremble, vil oppresseur ! Si on me refuse encore une fois ma carte du M.L.F., je penserai vraiment qu’elles ont une prévention contre moi32.
Une trentaine d’années plus tard, les positions respectives de certaines féministes et de Cavanna restant inchangées, ce dernier recevait la médaille de bronze 2009 du Prix Macho décerné par les Chiennes de Garde. Il est vrai que Cavanna avait osé comparer Hillary Clinton à un géranium. Et n’avait-il pas déjà affirmé, en récidiviste notoire, que « les chats voient clair la nuit, mais ça ne leur sert à rien : les chattes voient clair aussi33 ». À propos de phallocratie, il n’est peut-être pas inopportun de citer ici l’artiste Sonja Hopf. Dans les années soixante, celle-ci publiait dans Hara-Kiri des dessins surréalistes aussi déconcertants que méchants. Dans un entretien avec Frédéric Pajak intitulé « Sonja Hopf, quelques gouttes échappées du fleuve », accessible sur le net34, elle évoque l’équipe fondatrice du mensuel et, au passage, précise ceci : « C’est chez eux que j’ai rencontré les militantes du Mouvement de libération des femmes. Un jour d’automne 1970, Rachel Mizrahi et Christiane Rochefort sont venues au journal ». Sonja Hopf rejoint alors au M.L.F., « des femmes comme je n’en avais jamais vues […], Christiane Rochefort, Cathy Bernheim, Monique Wittig, Monique Bourroux et d’autres ». Elle ajoute : « c’est aussi à Charlie Hebdo que j’ai rencontré Alice Schwarzer » et confie que « Cavanna a été l’homme le plus sensible et le plus dur que j’aie rencontré dans ma vie ». L’histoire n’est pas toujours celle que l’on croit connaître.
Revenons à la vulgarisation scientifique et à L’aurore de l’humanité. D’emblée, Cavanna propose un dessin qui résume ce qu’il appelle « la lignée de l’homme ». Dans les sciences de l’évolution, la « lignée » est une évolution en ligne directe, une succession d’ancêtres et descendants sans branchement (les spécialistes parlent de lignée phylétique). Ce concept est d’une grande ambiguïté, mais a toujours été mis à contribution pour expliquer l’évolution. Le choix de la « lignée » par Cavanna n’est pas un hasard. L’évolution, en réalité, n’est pas une ligne, mais une diversification, autrement dit un arbre. Un arbre, c’est bien compliqué même si nous sommes aidés par l’image de l’arbre généalogique des familles. Le concept de la lignée n’est pas seulement ambigu, il est nettement plus facile… Et drôle. Son origine est l’échelle des êtres, qui n’a rien de biologique, mais tout de théologique. L’échelle des êtres est la forme la plus répandue de classification depuis la Renaissance. C’est une graduation depuis le monde minéral inanimé jusqu’à Dieu en passant par les êtres vivants et les anges. Au XVIIIe siècle, dans un traité consacré aux insectes (et spécialement aux pucerons), le philosophe naturaliste Charles Bonnet introduit une échelle des êtres intitulée « idée d’une échelle des êtres naturels » : « êtres naturels », depuis les éléments fondamentaux (feu, air, eau, terre) jusqu’à l’homme en passant par les pierres, les plantes et les animaux quadrupèdes, pas loin de l’homme. Le traité n’est en rien évolutionniste, mais va peser lourdement sur le mode de la pensée évolutionniste : de l’échelle – qui impose la notion de graduation, de progression – au progrès, il n’y a qu’un pas qui sera vite franchi. Par ailleurs, sur le plan graphique, l’échelle peut être aisément simplifiée sous la forme d’une ligne. Conclusion : rien ne ressemble plus à une échelle qui ressortit à la philosophie qu’une lignée qui ressortit à la biologie.
Figure 1 : « L’aurore de l’humanité », Hara-Kiri n° 65, janvier 1967, p. 43.
Dès le début de L’aurore de l’humanité, Cavanna se colle donc à l’exercice : il dessine une lignée qui conte en réalité l’histoire de l’univers, de la particule élémentaire jusqu’à l’homme – jusqu’à la pilule, pour être exact. Car après l’homme, il y a la pilule qu’il a inventée, comme beaucoup d’autres choses. Avec la pilule, il n’y a plus de descendance et donc plus d’évolution : imparable affirmation.
Dans ce temps-là, l’Homme avait bien de la chance de pouvoir descendre du singe. Aujourd’hui, les singes ne marchent plus et l’Homme doit descendre de lui-même. Il le fait, il faut bien, mais il n’aime pas ça et il a toujours cherché à éviter la corvée. Et voilà qu’il a trouvé la pilule. Maintenant, il ne descendra plus du tout. Une grande épopée va finir35.
Pour la publication en volume aux éditions du Square, Cavanna change un peu la mise en page : il joint respectivement les stades 6 et 7 et 11 et 12 au cas où le lecteur aurait pris l’interruption graphique pour une rupture évolutive. Il ajoute différents niveaux de gris et noircit les cases afin de donner un peu d’épaisseur à l’image, ce qui rend néanmoins le dessin moins lisible. La dernière édition reprend le dessin original (cf. fig.1).
La figure nous apprend notamment que la bactérie se transforme en ver, lequel donne un oursin qui se transforme à son tour en poisson, lequel devient un diplodocus puis un crapaud et enfin un singe. En-dehors du sens de la marche, on voit bien que cela n’a aucun sens : des bactéries, des vers, des oursins, des poissons et des crapauds, il en existe toujours, à égalité d’existence avec l’homme. Cette façon de raconter l’évolution a longtemps été la plus répandue, avec des titres accrocheurs dans le style de « l’homme descend du poisson » ! Voilà qui surprend, mais qui est encore parfois utilisé à propos d’un article ou d’un documentaire sur le cœlacanthe dont les nageoires ont la structure interne des membres des tétrapodes, c’est-à-dire des vertébrés qui possèdent deux paires de membres marcheurs. Des poissons, il en existe aujourd’hui plus de 30 000 espèces, et bien plus encore à l’état fossile, alors laquelle de ces espèces est dans la lignée humaine ? Je dirais : aucune. Mais Cavanna a une bien meilleure réponse : « poisson ayant je ne sais quoi de déjà humain dans le regard36 » ! Ensuite vient le diplodocus avec sa petite tête au sommet d’un cou très haut dans le ciel et c’est pourquoi, affirme Cavanna, il croit en Dieu – et cela par conséquent dès le Jurassique. Le crapaud nous fait manifestement penser à la grenouille de La Fontaine, en quoi son « intelligence (est) au-dessus de sa condition37 ». Quant au singe dont nous descendons – nous le savons depuis longtemps grâce à Darwin – Cavanna nous indique que ce n’est pas n’importe quel singe, ce n’est pas un ouistiti, ce n’est pas un babouin ou un macaque, c’est un « singe sur le point de passer la ligne38 ». Épisode crucial : ce singe-là va perdre sa queue et se retrouver irrémédiablement du côté de l’homme. On a vu que, dès les débuts de Hara-Kiri, ce sujet était l’un des favoris de Cavanna. Trois stades d’évolution de l’homme terminent la lignée, dans l’ordre : le néandertalien, le Cro-Magnon et l’Homo sapiens. Cette section de la lignée nous fait irrésistiblement penser à une illustration devenue immensément célèbre et constamment reprise et détournée – le plus souvent à des fins humoristiques – et dont tout le monde en a vu au moins une parmi les myriades de versions. Il s’agit de « la route vers l’Homo sapiens », vite renommée (ça ne s’invente pas et c’est tellement héroïque, autrement dit cavannesque) « La marche du progrès ». Les singes s’y redressent peu à peu pour devenir homme. C’est un dessin de Rudolph Zallinger, artiste de l’université de Yale aux États-Unis, publié en 1965 dans un livre de vulgarisation co-dirigé par le paléoanthropologue Francis Clark Howell39. Dans cette frise, le singe sur le point de passer la ligne l’a effectivement passée et se trouve au tout début du dessin. Évidemment, cette suite d’ancêtres directs n’est que métaphorique. L’évolution de l’homme, comme toute évolution, a la forme d’un arbre. Cavanna, pour sa part, ne retient que les trois derniers stades évolutifs de la lignée. Le Cro-Magnon ne se distingue du néandertalien que par les frisures. Ce détail capillaire laisse à penser que c’est un peu la même chose. C’est d’ailleurs ce que défendait Clark Howell dans ses travaux scientifiques, dès 1951, et ce que confirment les travaux de biologie moléculaire contemporains : néandertaliens et hommes de Cro-Magnon se rencontraient et échangeaient des gènes. Ils appartiennent donc à la même espèce biologique. Quant à l’Homo sapiens façon Cavanna, le costume dont il est affublé n’a que peu de poids pour le différencier de Cro-Magnon. Une belle leçon d’humilité.
C’est une chance que Cavanna se soit attaché à pasticher la lignée de l’homme. Cela nous permet de saisir à quel point il savait où diriger son ironie. Car, après l’évolution de l’homme, on s’en doute, vient l’évolution des sociétés humaines. En sollicitant une fois de plus le second degré de ses lecteurs et, en l’occurrence, de ses lectrices, Cavanna ne se prive pas d’expliquer les âges farouches :
L’âge de la pierre taillée, l’âge de la pierre polie, l’âge de la pierre sucée, l’âge de la pierre en bronze […]. Il était temps qu’arrivât l’âge du fer. Et justement, il arriva. Avec l’âge du fer, on entre dans la période vraiment sérieuse de l’histoire. Jusque-là c’est à peine si l’on peut parler de civilisation, tout au plus de bricolage (…). Maintenant [l’homme] pouvait franchir un pas décisif. Il le franchit. Il inventa la guerre.
Les conquérants se mirent à conquérir, les mères à pleurer, les soldats à violer, les femmes à rêver d’être violées. Les beaux jeunes hommes moururent pour la Patrie et les beaux jeunes chevaux crevèrent pour rien40.
On peut estimer que ces pages qui ont près de soixante ans d’âge sont totalement d’actualité, ou, si l’on préfère, déduire que depuis des milliers d’années tout change pour que rien ne change. Remercions donc Cavanna de s’être acharné à nous ouvrir les yeux et nous faire toucher du doigt le réel, sans fard ni faux-semblant, même si c’est parfois au prix d’une grande douleur : « Si l’on examine un cochon d’Inde, on s’aperçoit avec stupeur que ce n’est pas un Cochon et qu’il n’est pas d’Inde. Seul le "d" est authentique41. »

