L’impact de la littérature de voyages au XVIIIe siècle n’est plus à démontrer. Ses procédés et enjeux ont fait l’objet de multiples travaux qui ont permis de mieux appréhender les particularités de ce « genre sans loi », pour reprendre la formule bien connue de R. Le Huenen1. Depuis peu, l’approche critique s’est vue renouvelée par le biais des études de la traduction2. En effet, jusqu’à peu, les études critiques portant sur le genre du récit de voyage se faisaient principalement sur des textes rédigés en langue source ou bien en langue cible sans que, dans ce cas, les approches utilisées fassent montre de connaissances traductologiques particulières ou plus simplement d’une prise en compte de cette dimension. Le texte cible était, pour ainsi dire, lu et analysé comme s’il était l’original. Les travaux réalisés par des spécialistes de la traduction sur le récit de voyage sont heureusement maintenant (et de plus en plus) disponibles et semblent constituer un champ d’études vigoureux. C’est dans cette tendance que s’inscrit notre réflexion sur les rapports entre la sociabilité et la traduction de récits de voyages au XVIIIe siècle. Dans un premier temps nous reviendrons brièvement sur la notion de sociabilité en traduction avant de dresser la cartographie du réseau de sociabilité de l’abbé Prévost en tant que traducteur de récits de voyages et plus particulièrement de l’Histoire générale des voyages (1746-1759), traduction de la compilation anglaise, A New General Collection of Voyages and Travels (1744-1747).
Sociabilité, traducteurs et récits de voyages
Le traductologue Jean Delisle envisage la sociabilité sous l’angle de la sociabilité littéraire qu’il définit comme « l’ensemble des échanges et des contacts qu’entretiennent écrivains, traducteurs littéraires et éditeurs3 ». Il insiste notamment sur la nature des lieux de rencontre qui va déterminer la « modalité des échanges ». Il distingue les lieux privés ou semi-publics (qui vont de la correspondance aux salons et soirées littéraires) ; les lieux publics comme les librairies ou les maisons d’édition ; les lieux institutionnels comme les académies ou les écoles de traduction ; les lieux professionnels comme les associations d’écrivains ou de traducteurs4. On remarque d’emblée que le champ des acteurs est limité à trois types de participants envisagés sous un profil homogène, ce qui, nous le verrons par la suite, ne correspond pas vraiment à la réalité du XVIIIe siècle. On distingue ensuite dans les quatre lieux de rencontre évoqués deux univers, l’un marqué par une dimension corporatiste, professionnelle, qui vise à « réglementer et gérer la profession5 », l’autre d’une dimension plus pratique où les processus de fabrication des textes se voient discutés. Delisle ajoute que cette sociabilité peut être « culturelle, mondaine ou idéologique (regroupement d’écrivaines et de traductrices féministes), fondée sur des activités régulières ou non, régie ou non par un règlement6 ». Cette vision de la sociabilité littéraire en traduction repose donc sur deux présupposés : le traducteur est un être sociable et il se doit d’interagir avec des personnes partageant les mêmes intérêts, c’est-à-dire ceux de la scène littéraire. Or ce modèle ne semble pas des plus aptes à rendre la réalité de la situation de l’abbé Prévost au moment où il entreprend la traduction de l’Histoire générale des voyages. En effet, Prévost déclare que « Tôt ou tard, les gens sensés prennent le goût de la solitude. Ils perdent trop à vivre hors d’eux-mêmes7 ». En s’adressant ainsi à son ami Boucher de l’Estang depuis sa nouvelle demeure de Chaillot et alors que vient de paraître le premier tome de la compilation, le traducteur semble fermer définitivement la porte aux échanges et aux rencontres avec l’extérieur. Dans la même lettre, il écrit qu’à l’exception de cinq ou six amis, « [Sa] porte est fermée à tout le reste de l’univers8 ». Dans ces conditions, interroger les liens entre sociabilité et traduction des récits de voyages semble au mieux limité, au pire voué à l’échec. Et cela d’autant plus qu’il est difficile d’évoquer le milieu de la traduction au XVIIIe siècle comme un ensemble homogène où l’on pourrait aisément détecter des pratiques de sociabilités semblables à celles de gens de lettres reconnus par les institutions littéraires. En effet, les traducteurs restent pour la plupart invisibles, surtout s’ils officient dans des domaines tels que les sciences, l’histoire ou le récit de voyages. On peut, comme le fait Roger Marchal9, se les représenter sous les traits du portrait que fait d’Alembert dans son éloge de Jacques Adam, secrétaire du Prince de Conti, académicien et traducteur :
C’était un de ces académiciens qui sont peu faits à la vérité pour décorer la compagnie aux yeux du public dans nos assemblées solennelles, mais qui n’en sont que plus nécessaires à nos séances intérieures, pour soutenir et fortifier notre travail commun par l’étendue et la variété de leurs connaissances. Cette classe de nos confrères est parmi nous à peu près ce que la classe des cultivateurs est dans l’État, celle qui alimente et fait vivre les autres ; elle ne joue pas le rôle le plus brillant, mais elle remplit pour nous le rôle le plus utile10.
Ces ouvriers invisibles de l’épistémè des Lumières peuvent, rétrospectivement, être vus comme formant une sociabilité savante qui s’opposerait à une sociabilité mondaine11. Mais, en imposant cette dichotomie fort pratique au milieu des traducteurs, ce serait en fait déformer une réalité diverse, voire chaotique. Les auteurs de l’Histoire des traductions en langue française XVIIe et XVIIIe siècles consacrent ainsi un chapitre aux traducteurs, suivant en cela le tournant social des études de traduction opéré il y a quelques années, et mettent en garde contre toute forme de généralisation :
[…] la société de l’Ancien régime est pleine de fluctuations qui se perçoivent dans toutes les professions : celle du traducteur non seulement ne fait pas exception mais semble particulièrement marquée par l’instabilité des situations sociales qui en résulte12.
Ils relèvent ainsi plus d’une centaine de fonctions, de l’architecte au maître de danse en passant par l’interprète ou le pharmacien. Dans cet « amas chaotique » comme ils le nomment13, les auteurs parviennent néanmoins à isoler de grandes catégories de traducteurs tout en observant que rares étaient ceux qui ne vivaient que de cette activité14. À cela, il faut ajouter qu’avec l’essor d’un marché du livre de plus en plus concurrentiel, les traducteurs s’associent parfois dans des « ateliers de traduction15 » afin de répondre à la demande. On en voit parfois la trace explicite dans les préfaces et autres avertissements du traducteur comme c’est le cas par exemple dans la traduction du premier voyage du navigateur James Cook : « […] il a […] été nécessaire d’employer à la traduction plusieurs personnes habiles et exercées à ce genre de travail16. » Notons que cette mention (ou cet aveu) disparait lors de la publication du deuxième voyage de Cook en 1778, sans pour autant que le recours à ces personnes « habiles et exercées » ne soit plus à l’ordre du jour. En effet, dans la préface du traducteur figurant dans le troisième (et dernier) voyage de Cook, signée par le traducteur lui-même, Jean-Nicolas Démeunier, on apprend qu’il avait en fait contribué aux deux premières traductions17. Au vu de ces conditions, il paraît difficile, même si certains noms sont connus, de concevoir et de représenter la sociabilité de traducteurs le plus souvent invisibles ou invisibilisés18.
Cartographie du réseau de sociabilité d’un traducteur de récits de voyages : l’abbé Prévost
La métaphore de la carte, avec ses contours plus ou moins précis, ses pleins et ses vides, sources d’interrogation, est apte à rendre compte de la difficulté de représenter le réseau de sociabilité d’un traducteur de récits de voyages au XVIIIe, même dans le cas de l’abbé Prévost, figure pourtant bien connue de la scène littéraire. Se pose ici la question de la variabilité des traces laissées par ces acteurs du monde des lettres. En effet, nous savons que la biographie de Prévost est lacunaire en plusieurs endroits, y compris sa correspondance19. Toutefois les documents disponibles révèlent trois espaces où la sociabilité de Prévost en tant que traducteur de récits de voyages se manifeste : un espace physique (son domicile et les lieux qu’il fréquente) ; un espace épistolaire (même s’il est restreint) ; un espace paratextuel (les avis du traducteur figurant dans l’Histoire générale des voyages).
Un espace physique
Évoquer les lieux fréquentés par Prévost dans les années 1740 relève d’une gageure car ainsi que le remarque Jean Sgard :
[…] en 1745 […] il n’apparaît nulle part, et l’on ne parle guère de lui. Il a la célébrité sans avoir la notoriété. Il ne fait plus partie du cercle de Voltaire et n’appartiendra jamais au milieu encyclopédique ; il n’est d’aucun salon : aucune trace de lui du côté de chez Tencin ou du côté de chez Geoffrin ; on chercherait vainement son nom dans la correspondance de Mme du Deffand ou dans les Mémoires de Marmontel […] Il n’est ni de la Cour, ni de Choisy, ni de Sceaux, ni de l’Académie : il n’appartient à personne20.
Nous savons toutefois qu’il allait à la messe des Cordeliers. C’est là où le croise Mme de Graffigny en octobre 1744 :
J’y ai trouvé le chevalier des Grieux ; nous avons été fort surpris de nous rencontrer. Il fait par l’ordre de l’Empaillé une compilation de tous les voyageurs réduit à ce que l’on sait de plus vray et fondus l’un dans l’autres. Nous n’avons pas un voyage ecrit, je serai fort aise de voir celui-la21.
Le témoignage de cette rencontre fortuite permet donc d’établir d’une part la nature officielle de la traduction entreprise par Prévost (le surnom ‘l’Empaillé’ désigne le chancelier d’Aguesseau, alors garde des Sceaux) et d’autre part que celle-ci est connue du monde des lettres avant que le premier tome ne soit publié en 1746. L’implication du chancelier d’Aguesseau démontre ici d’un entregent assez spectaculaire pour un traducteur à cette période, nul doute favorisé par sa relation avec Maurepas, ministre d’État et secrétaire de la Marine. On note aussi que les Français avaient réagi très rapidement suite à l’annonce de la publication de l’original. En effet, la licence royale pour la publication de la compilation anglaise date du 18 octobre 1743, les premiers feuillets sortant ensuite des presses de façon hebdomadaire avant d’être envoyés aux souscripteurs22.
Le second lieu physique dont nous avons connaissance par le biais d’une des rares lettres conservées est la nouvelle demeure à Chaillot dans laquelle Prévost emménage au moment de la publication du premier tome. C’est là un changement important dans la vie de cet homme toujours en mouvement, pour de bonnes ou mauvaises raisons. Comme le souligne Jean Sgard, c’est à ce moment qu’il se fixe. Or on ne peut que souligner le paradoxe entre cette stase sociale et l’œuvre principale sollicitant alors toute son attention, qui n’est faite que de mouvements et de circulations. Cette lettre est adressée à un de ses proches amis, Charles Gabriel Boucher de l’Estang, seigneur d’Ecluzelles et de Fermaincourt. Boucher de l’Estang est alors commissaire ayant la conduite et police de la première compagnie des mousquetaires de la garde du roi, c’est-à-dire responsable de la partie comptable et administrative. Prévost y livre quelques renseignements sur sa vie à cette période mais la moisson s’avère plutôt maigre, voire problématique puisque Prévost fait part de son aspiration pour la solitude. Tout au plus mentionne-t-il la compagnie de cinq ou six amis :
[…] je commence par vous apprendre que j’ai quitté depuis trois semaines le séjour de Paris, la grand’ville. A cinq cents pas des Thuilleries s’élève une petite colline, aimée de la nature, favorisée des cieux, etc. C’est là que j’ai fixé ma demeure pour trois ans, par un bail en bonne forme, avec la gentille veuve ma gouvernante, Loulou, une cuisinière et un lacquais. Ma maison est jolie, quoique l’architecture et les meubles n’en soient pas riches. La vue est charmante, les jardins tels que je les aime. Enfin, j’y suis le plus heureux des hommes. Cinq ou six amis, dont je me flatte que vous augmenterez le nombre à votre retour, y viennent quelque fois rire avec moi des folles agitations du genre humain. Ma porte est fermée à tout le reste de l’univers. Qu’en dites-vous, mon cher philosophe ? Le voilà rempli, ce plan dont je vous ai tant de fois entretenu et que vous exécuterez peut-être aussi quelque jour dans votre château d’Ecluzelles. Tôt ou tard, les gens sensés prennent le goût de la solitude. Ils perdent trop de temps à vivre hors d’eux-mêmes. Je vous y attends un jour ou l’autre. […] je ne prive pas du plaisir de voir mes amis chez eux comme dans ma retraite23.
Le réseau d’amis mentionné semble faire référence à la coterie de Passy qu’évoquera plus tard Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions et qu’il fréquente dans les années 1750. Celle-ci rassemblait chez le Génevois François Mussard des personnalités assez diverses : Mme Denis (la nièce de Voltaire) ; Michel Procope (frère du cafetier, franc-maçon et médecin) ; Rémond de Saint-Albine (auteur dramatique, journaliste qui dirigera le Mercure pendant deux ans puis deviendra Censeur royal après 1751) ; Nicolas Antoine Boulanger (ingénieur des ponts et chaussées, futur encyclopédiste). On y retrouve également Monin, le secrétaire du Prince de Conti, dont Prévost est l’aumônier depuis 1736, ainsi que Mme Van Loo, une ancienne cantatrice24. Toutefois, ni la fréquence des visites de Prévost chez Mussard, ni leur teneur, ne nous sont parvenues. Tout au plus pouvons-nous conclure que même restreints, ces espaces physiques existent mais nous demeurent inconnus.
L’espace épistolaire
Bien qu’également limité du fait du faible nombre de lettres conservées, l’espace épistolaire, en plus d’informations biographiques, nous permet d’en savoir plus sur l’origine du projet de cette traduction. En effet, en 1741, alors qu’il se trouve en exil à Bruxelles suite à une affaire de gazette clandestine, Prévost, visiblement à la recherche d’une certaine stabilité, hésite entre deux destinations : l’Allemagne et la France. Il opte en premier pour l’Allemagne, où se trouve un poste de bibliothécaire à Potsdam, mais finalement change d’avis pour revenir en France car il ne souhaite pas suivre Frédéric II qui part en guerre en Silésie. Une lettre envoyée à Maurepas en 1741 fait ainsi état de sa demande directe de protection au secrétaire d’État de la Marine. Il y promet de s’assagir et de se consacrer à « quelque livre utile qui puisse être regardé comme un surcroît de satisfaction25 ». Ce livre utile est sans doute la traduction de la biographie de Cicéron par l’historien anglais Conyers Middleton paru la même année26. En 1744 suivra la pseudo-traduction des Voyages du capitaine Robert Lade en différentes parties de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique, où le pseudo-traducteur exhibe l’étendue de son savoir géographique extrait de sources anglaises. En 1746 paraît enfin le premier tome de l’Histoire générale des voyages, dédié à Maurepas qui y est désigné comme le « Protecteur des Sciences et des Arts27 ». Ce soutien officiel affiché et inscrit dans la durée est l’assurance de conditions de vie et de travail rares, qui distingue Prévost de la masse des traducteurs.
L’espace paratextuel
Ce troisième lieu s’avère au final assez riche d’informations. S’il se distingue des lieux réels mentionnés par Jean Delisle, il joue néanmoins un rôle essentiel pour la représentation de la sociabilité, à la fois grâce aux évocations des lieux réels mais aussi en tant que véritable espace d’échanges. On y voit une sociabilité que l’on peut qualifier de directe ainsi qu’une autre forme, médiatisée ou représentée.
Cette dernière se manifeste dans l’avertissement du treizième tome de la compilation, publié en 1756. Prévost y rend un hommage intéressé au chancelier d’Aguesseau, décédé en février 1751. Prévost se plaint d’abord pour la énième fois d’avoir dû suivre « le plan des Anglais » et en profite pour souligner à nouveau les qualités de sa version. Il déclare alors :
C’est le jugement qu’en portoit M. le Chancelier d’Aguesseau, après avoir pris la peine de vérifier, par ses yeux, l’exactitude de mes citations et de mes extraits. Il regrettoit lui-même de s’être assez fié aux Anglais pour m’en avoir fait adopter leur plan ; mais passant sur les défauts dont je n’ai pu me garantir en suivant leurs traces, il me répétait souvent, pour m’animer au travail, que la variété, la multitude et la fidélité de mes propres recherches, joint à la difficulté de réimprimer un livre de cette nature, rendraient un jour mon ouvrage également rare et précieux. […] Ce grand magistrat, en qui l’on fait que les plus rares qualités de l’esprit étoient accompagnées d’une vaste érudition, m’avoit communiqué ses remarques sur diverses relations de voyages. […] Un jour, après m’avoir témoigné quelque chagrin de la difficulté qu’il y avait à changer le premier plan sans recommencer entièrement l’édifice, il ajouta ‘Voilà vos Anglois ; avec de l’esprit et du savoir, qu’on ne leur conteste pas, ils n’ont jamais entendu la vraie forme d’un livre’. Je répondis que ce reproche était d’autant plus juste pour un recueil de voyages que la matière n’est pas abstraite, et qu’étant fort importante, dans leurs principes ils ne pouvoient apporter trop de soin à bien la traiter. ‘Des principes ? reprit M. le Chancelier ; leur en connaissez-vous ?’ et prenant la peine de chercher dans sa bibliothèque, où j’avais l’honneur d’être avec lui, un livre anglois qu’il me dit de parcourir : voyez, reprit-il encore, comment leurs plus habiles gens s’emportent contre les voyageurs et s’ils font attention que sans le secours des voyages ils seroient encore dans la barbarie qu’Horace reproche à leurs ancêtres ; car nommez-moi quelque chose qu’ils ne doivent point aux étrangers.’28
Si l’on en croit Prévost, le chancelier aurait donc directement contribué à la traduction, surtout en ce qui concerne la validation des ajouts du traducteur. L’accès à la bibliothèque souligne aussi la facilité avec laquelle Prévost pouvait consulter d’autres sources. C’est là encore un exemple de sociabilité rare pour un traducteur de récits de voyages à cette époque.
À cette sociabilité représentée, il faut également ajouter celle plus directe du paratexte, issue de sa nature conversationnelle. Ainsi que le remarque Christian Biet,
[…] c’est dans ce cadre général que les textes et les paratextes des écrivains [sont] secondés par des commentaires et des critiques, ce qui engendr[e] des brouilles, des querelles et des exclusions, en un mot la constitution d’un champ littéraire29.
En effet, la publication de la version française va engendrer une discussion assez mouvementée dans le cadre même du paratexte entre l’auteur de la version anglaise, Prévost ainsi que l’éditeur hollandais de la version piratée de l’édition française30. Si la traduction peut être vue comme un lieu d’échanges, le paratexte en fait ici la démonstration, du moins au niveau de ses acteurs31. Les quatre volumes de la compilation anglaise contiennent quatre préfaces. Prévost ne traduit que la première, évitant ainsi de traduire les réponses et commentaires de l’auteur anglais faisant suite aux critiques que Prévost lui adresse dans le premier tome. La troisième préface anglaise connaît le même sort, d’autant plus que la teneur des commentaires anglais s’est durcie suite à la parution en 1747 de la version pirate de Hollande qui prétend corriger la traduction française en restituant dans sa version l’intégralité de l’original : c’est par ce biais que l’auteur anglais apprend l’étendue des modifications apportées par Prévost. Celui-ci s’efforce de légitimer son approche et ses choix dans deux autres liminaires et de fait se voit contraint de développer bien plus qu’il ne l’aurait souhaité sa conception de la traduction des récits de voyages. Le débat se clôt à l’annonce de l’arrêt de la compilation anglaise, nouvelle accueillie avec soulagement, voire avec joie par Prévost qui s’exclame « Enfin la constance a manqué aux auteurs anglois dans ce recueil. Ils ont abandonné une entreprise dans laquelle je ne me suis engagé que sur leurs traces32 ». La version de Hollande, quant à elle, n’est plus mentionnée malgré sa parution continue jusqu’au dernier tome compilé par Prévost et au-delà. Cet échange par préfaces interposées entre traducteurs professionnels et gens du livre révèle ainsi une réflexion sur la traduction d’un genre factuel qui participe en grande partie à l’épistémè du siècle et informe sur la lecture qui pouvait être faite de la traduction française par ses contemporains.
En guise de conclusion, force est de constater que dresser la cartographie des liens entre sociabilité et traducteurs de récits de voyages au XVIIIe siècle n’est guère aisé : les vides et contours flous des espaces identifiés dans les lignes qui précèdent le montrent assez. Si, comme l’observent Patrice Bret et Jean-Luc Chappey, « l’histoire des traductions se situe au carrefour de l’histoire des réseaux et des sociabilités de l’histoire littéraire, politique, économique et culturelle, et de celle de l’imprimé33 », la disponibilité des sources peut sérieusement en limiter l’étendue. Le cas de l’abbé Prévost est peut-être extrême, du fait du décalage entre l’ampleur de sa célébrité et le peu d’éléments biographiques qui nous sont parvenus. Il reste toutefois le traducteur identifié ayant sans doute le plus traduit en matière de récits de voyages, avec peut-être Jean-Nicolas Démeunier. Ceci étant, sa position dans le monde des lettres lui confère un statut distinct qui explique en partie l’importance du rôle joué par les personnalités officielles dans cette traduction mais aussi la production d’un discours sur la traduction des récits de voyages. En effet, si Prévost-traducteur de récits de voyages n’avait été Prévost-romancier, il n’y aurait sans doute pas eu d’édition pirate en Hollande et donc pas de débat public sur ce type d’ouvrage et de pratique. Et c’est bien cette spécificité qui nous permet de préciser, dans la mesure du possible, les contours d’une sociabilité qui resterait sinon confinée à l’invisibilité caractérisant la majorité des traducteurs de ce genre à cette période, ainsi que son impact sur la « production34 » de la traduction.
